Cueille la Nuit

textes divers
épilogue                      


       On trouvera sur cette page :




Un père écrit

(Geneviève Jurgensen, La Croix, 20 mai 1994)


     Toulouse, 1987. Portrait de famille. Ingénieur, il enseigne à Sup-Aéro. Elle est professeur au lycée. Les filles, Émilie et Clémence, ont 14 et 12 ans. Leurs études marchent bien, elles aiment aussi les voyages, les vacances en Bretagne et les bandes d'amis. Elles grandissent, elles changent.

     Une tumeur, apparue une nuit au bras de Clémence, va inciter Alain Le Pourhiet à tenir le journal qu'il publie aujourd'hui. L'issue en est, le 8 mars 1992, la mort de Clémence, chez elle. Quand, quelques semaines plus tard, son père décide de mettre un terme à son journal, il a l'impression de quitter sa fille une deuxième fois. Mais il sait aussi que ces pages ne reflètent pas seulement cinq ans de sa vie : elles représentent toute sa vie puisque "mon existence désormais n'aura plus de sens qu'à partir de là".

     Cueille la nuit est un livre important, dont les qualités littéraires étonnent, naïvement sans doute, sous la plume d'un scientifique. Il explore les ressources de l'être humain devant une tâche à laquelle nul ne devrait jamais être attelé : sauver son entant quand, selon toute vraisemblance, il est perdu. Et pourtant, on le découvre avec l'auteur jour après jour, tout reste à sauver.

     L'amour, bien sûr. L'amour pour l'enfant — et les annotations là sont si charmantes qu'on cherche qui, dans la littérature, aura jamais si bien peint les grâces de l'adolescence — mais aussi l'amour conjugal, filial, amical, confraternel.

    Au-delà, ou plutôt dans l'amour aussi, il y a le secours de la culture. Ce qui vous a toujours nourri, chiner dans les brocantes, écouter de la musique, lire, continue d'opérer en vous, mais dans l'urgence. Un destin exceptionnel génère des réponses exceptionnelles.

     La recherche de l'éternité, enfin. Elle s'installe en écho à une vie dont la brièveté condamne les proches à chercher d'autres dimensions. Et, grâce au livre, les lecteurs, qui ne peuvent qu'en être reconnaissants.

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Le texte suivant a été publié dans l'hebdomadaire La Vie, suite à mon passage à l'émission de télévision Ça se discute

J’AURAIS  DIT...

      En mars 1992, ma fille Clémence mourait d’un cancer ; elle avait seize ans. Deux années plus tard, le journal que j’avais tenu durant les quatre années de sa maladie était publié (Cueille la Nuit, Édition°1), d’où ma participation à l’émission Ça se discute consacrée au deuil, le 3 février dernier sur France 2. La diversité des invités et la dispersion du sujet ne m’ont guère permis d’exprimer tout ce que je souhaitais. Jean-Luc Delarue ne m’a interrogé qu’une seule fois, sur mes raisons de l’écriture d’un journal et sur son importance dans mon deuil anticipé. Mais l’essentiel que je voulais dire se situait ailleurs.

     Si on m’avait donné plus de temps de parole, j’aurais dit qu’un soir, peu avant sa mort, émergeant d’un coma morphinique, ma fille avait appelé pour que je vienne auprès d’elle. Remplie d’espoir malgré les épouvantables injures faites à sa jeune beauté, elle m’avait dit : « Ô Papa, comme je suis heureuse, comme je suis heureuse ce soir ! » L’absurdité de cette phrase et la cruauté de son innocence me plongèrent au plus profond de la détresse. Je ne crois pas en Dieu, mais une année plus tard, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Clémence, respectant la foi qui avait été la sienne, j’avais demandé à un ami dominicain de célébrer une messe à son intention. L’évangile du jour était celui où un orgueilleux Pharisien se moque d’un publicain pauvre dont le regret des fautes est moins ostentatoire que le sien. Jésus condamne les propos du Pharisien en affirmant que la vérité ne réside pas forcément dans l’apparence ni même dans l’évidence. Et le prêtre d’ajouter : « Au paroxysme de la souffrance, à la veille de sa mort, Clémence confiait à ses parents et à sa sœur : " Je suis heureuse... " Qui pourrait affirmer que, malgré l’évidence de son malheur, Clémence n’ait pas été heureuse au moment où elle formulait cette phrase incompréhensible pour nous ? Et quel pharisien encore oserait soutenir que le bonheur de l’enfant n’aurait pas procédé d’une spiritualité balayant les raisons de son malheur terrestre ? » Mon ami suggéra alors que non seulement le bonheur de Clémence fut réel, mais encore qu’il atteignit, dans une humilité infinie, à la perfection ! Je fus comme terrassé.

    Cet épisode est rapporté dans mon livre ; il en marque l’achèvement. Je demeure un incroyant, et pourtant aucun jour ne passe sans que la phrase de ma fille ne continue à m’être chantée. Si le temps de parole avait été mieux distribué à l’émission télévisée de l’autre soir, j’aurais dit que cette phrase restait ma nécessaire douleur mais qu’elle était devenue aussi mon espérance et, comme une fleur sur une terre stérile, la grande joie de mon deuil.

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La lettre suivante constitue mon témoignage au procès de Claude Lucas, l'auteur de Suerte, un roman autobiographique publié chez Plon dans la collection Terre Humaine que dirige Jean Malaurie. Pourquoi ai-je témoigné au procès de cet écrivain que je ne n'avais même jamais rencontré ? C'était Clémence qui l'avait placé sur ma route, je ne pouvais rester insensible à ce signe.

     Toulouse, le 19 novembre 1996
    à Monsieur Olivier Metzner, avocat.

     Monsieur,

     Hélène Lucas m'apprend que la date du procès de son mari est fixée au 5 décembre. Votre stratégie est sûrement déjà au point, et j'imagine quels en sont les points forts. Par amitié pour Claude et Hélène Lucas, je me permets cependant de vous présenter ici quelques éléments sans doute mineurs mais qui pourraient compléter votre connaissance de Lucas, et donc peut-être sa défense. Je vous autorise à faire de cette lettre l'usage qui vous semblera bon.

      D'abord je me présente. Je suis le père d'une jeune fille morte à 16 ans d'un cancer particulièrement grave. Durant quatre années, ce mal aura lentement anéanti les rires de l'enfant puis ruiné les rêves de l'adolescente dont la médecine avait, pour tenter de la sauver ou de prolonger sa vie, effroyablement mutilé le corps. Elle s'appelait Clémence. Tout au long de ces années, connaissant l'issue inéluctable de la maladie, j'ai tenu un journal pour y consigner la vie d'une famille autrefois heureuse mais qui était devenue la plus malheureuse de toutes. J'écrivis là, en des relations quasi quotidiennes, ce qu'il importait de ne jamais oublier ; aussi bien les événements anodins que les descriptions de l'enfer ; et aussi "ces immenses moments de bonheur qui peuvent naître dans le pire des chagrins et qui alternent avec l'angoisse de l'éternité et la recherche ou l'invention de Dieu ; et l'espoir surtout, celui qu'on invoque pour pouvoir vivre le présent, celui qui arrive si lentement, se brise, renaît, puis s'effondre, vaincu, laissant la place à une faible mais invincible lueur d'espérance. "

   Quelques mois après la mort de Clémence, en mars 1992, je décidai de faire publier mon journal afin que mon enfant pût revivre à travers la leçon de courage transparaissant de son martyre. Après quelques vaines tentatives auprès d'éditeurs blasés, mon manuscrit fut accepté par Édition°1, une filiale de Hachette. Cueille la nuit, éclairé du visage radieux de Clémence, sortit en librairie en mars 1994. Au cours de démarches auprès d'un éditeur réticent, une partie de mon manuscrit avait été retournée par erreur à Hélène Lucas (que je ne connaissais pas encore). La fille de celle-ci, du même âge que Clémence, en prit connaissance et fut la première à m'assurer — en des termes bouleversants — du réconfort que pourrait apporter mon témoignage. Un an plus tard, c'est bien naturellement que j'informai cette jeune fille de la parution de Cueille la nuit. En retour, je reçus un manuscrit, Suerte, accompagné d'une lettre d'Hélène Lucas me priant d'intervenir auprès de mon éditeur afin qu'il s'intéressât aussi à ce texte. J'ai rarement ressenti un choc tel qu'à la lecture de Suerte. Loin de ce que j'avais craint avant même d'ouvrir l'épais volume, ce n'était pas une corvée ennuyeuse que l'on m'imposait, mais un chef-d'œuvre que l'on m'offrait. J'écrivis aussitôt à Claude Lucas, dans sa prison espagnole, et je lui dédicaçai un exemplaire de Cueille la nuit. L'âme de mon enfant chérie que je versai sur lui, sa "clémence" aussi, la réponse grandiose qu'il me fit et dont je rapporte plus loin quelques extraits, me le désignèrent non plus comme un truand au talent littéraire génial, mais comme un paumé illuminé et infiniment malheureux. C'était Clémence morte qui le plaçait — peu innocemment — sur ma route. Je sus traduire ce signe, en dégager "du sens", y lire une prière de ma fille... Dès lors, je décidai que le combat opiniâtre d'Hélène Lucas pour faire accepter le manuscrit de son mari serait aussi le mien, dans la continuité de celui que j'avais déjà mené contre la maladie de ma fille, puis de cet autre pour la reconnaissance de son sourire sur la couverture d'un livre.

      J'envoyai donc à mon éditeur le manuscrit de Suerte. Le texte fut transmis à un spécialiste de la littérature carcérale, Claude Barthémy, qui en fit une analyse intelligente. Après que tous les éditeurs eurent refusé de publier ces pages maudites, je me plais à penser que c'est cette analyse, indirectement suscitée par moi, qui aura aidé Jean Malaurie à revenir sur son premier refus. Ainsi, à l'origine de cette chaîne de "hasards", de circonstances et de revirements, la petite et sainte Clémence, au fond de son ciel, aurait-elle obtenu l'impossible pour Lucas ! Que la preuve ainsi faite de la vie de mon enfant m'arrivât par un prisonnier ne pouvait que m'interpeller, et je compris, dès cet instant, que mon combat pour Lucas ne faisait que commencer.

     Claude Lucas est breton comme moi ; avec lui je partage des émotions identiques rapportées de mêmes collèges. Au fil de notre correspondance, des liens se sont créés entre nous que l'antinomie même de nos personnes n'interdit pas d'appeler amitié. Sa femme, Hélène, à laquelle je téléphone souvent, me tient informé de beaucoup de choses ; elle m'est devenue chère aussi. L'amour indicible qu'elle porte à son mari et le sens que cet amour donne à sa propre vie, atteignent à une sorte de mystique. Quand elle me parle de son attente, de sa privation partagée, de son amour si parfait, j'écoute, fasciné par la force concentrée dans des confidences aussi pures. Et en silence, je partage sa souffrance.

    Je n'ai jamais rencontré Hélène ni Claude Lucas, et pourtant je crois les connaître bien. Si le visage de Lucas ne m'est pas étranger, c'est seulement à cause de sa photographie sur la couverture de Suerte. Pourtant, l'air sauvage qu'il montre là n'est pas celui que laissent imaginer les lettres qu'il m'envoie ; celles-ci ne sont faites que de courtoisie, de réelle délicatesse et d'humour.

     Dans ma bibliothèque, Suerte côtoie Cueille la nuit. Plus que deux récits que le destin a rapprochés, voilà deux souffrances réunies désormais en une seule : celle de l'enfant qui n'aura pas été femme, celle de l'homme que l'on a empêché d'être enfant. L'une est morte dans un véritable bain d'amour ; l'autre, rejeté, n'a pas réussi à mourir. Le sourire lumineux de Clémence fait face ainsi, sur une étagère, dans ma mise en scène des deux livres, à l'apparence sombre de Lucas. Leurs visages se touchent. Ils se parlent. Clémence sait tout de Lucas, et je suis certain aussi qu'il se nourrit à l'âme de ma petite ; un jour, il me dira tout ce qu'il sait d'elle. J'attends. Avec Clémence devenue maternelle, peut-être apprend-il à devenir l'enfant duquel un destin tragique a détourné une essentielle tendresse. Parfois, quand j'extrais ensemble les deux livres de la bibliothèque, je trouve Lucas moins triste qu'il y paraît habituellement ; il sourit même ; à côté, la lumière qui rayonne de Clémence m'en apparaît magnifiée... Et moi, père meurtri, je me dis que ma petite fille possède désormais un bien grand pouvoir. Chère enfant, s'il m'arrive alors de pleurer, c'est de joie et d'espérance. Et j'en remercie Lucas.

      Suite à sa lecture de Cueille la nuit, Claude Lucas m'a écrit :    


       Je crois aux signes, interprétant le "hasard aveugle" comme une invitation constante à lire au delà des apparences. L'absurdité ou l'étrangeté foncière du monde, ce qui le constitue en énigme de tous les instants pour l'esprit, son hermétisme, voilà qui en appelle à une autre manière de voir.  (...)  Mais vous écrire ces choses, c'est prêcher un converti. Votre livre, magnifique et terrible, montre assez le chemin que vous avez dû parcourir — gravir — dans cette dimension symbolique du monde, non pour éluder ou pour exorciser le réel insoutenable, mais pour le pacifier en vous afin d'en dégager du sens. Nous sommes les seuls (écrasante solitude !) créateurs de sens : créer du sens est le sens même de notre liberté. Dans l'épreuve affreuse que vous et les vôtres avez, non pas traversée comme on dit, mais consommée jusqu'à la lie, et dont votre livre porte un si sublime témoignage, ce n'est pas autre chose que nous lisons. (...) 

   En raison d'un travail (un recueil de nouvelles) que je veux terminer avant d'être extradé en France, je ne vous lis que le soir. Chaque soir donc, depuis dimanche,
Cueille la nuit  m'accompagne ; puis, à l'heure de dormir, je referme votre livre, le cœur étreint. Cette chronique d'un calvaire annoncé me fait jusqu'à souffrir physiquement.

    Il me faut à présent vous dire ceci : ce livre, la dédicace intime que vous m'en avez faite, votre lettre enfin, me font prendre une conscience aiguë, devant vous et votre famille, devant votre petite Clémence surtout, de ma totale, de mon absolue indignité (...) Comment, me suis-je demandé aussitôt après avoir pris connaissance de votre lettre puis la mesure de votre livre, cet homme-là a-t-il pu trouver le moindre intérêt à la lecture de
Suerte et éprouver ensuite le moindre désir d'écrire à son auteur ? Voilà, je vous l'avoue, qui me laisse encore sidéré.

    Tout nous sépare, en effet. Mais sans doute avez-vous raison : pas l'essentiel, pas cette "âme" que nous aurions acquise "là-bas", à l'ombre tutélaire de nos collèges respectifs. Si c'est à cette jeunesse en quelque sorte partagée que nous devons aujourd'hui d'entendre nos deux cris pourtant si totalement antinomiques, le vôtre, celui déchirant de la paternité crucifiée, le mien, celui glacial de l'indignité assumée, mystérieusement se faire l'écho dans l'espace symbolique de l'écriture, eh bien, bénie soit cette jeunesse si capable encore de réconcilier les contraires !

     Mais c'est moi, bien sûr, le bénéficiaire de notre rencontre ; à moi que le "hasard aveugle" adresse, d'abord en détournant votre manuscrit chez ma femme... puis en inspirant à celle-ci l'étrange lubie de vous importuner avec le mien, le signe d'une leçon de pure humanité, c'est-à-dire de pure noblesse, à tirer de
Cueille la nuit.

     Ne doutez pas que cette leçon ne soit reçue avec respect, ni qu'ensuite longtemps je ne la médite.

     Oui, oui, sur Claude Lucas la très haute grâce de ma toute petite fille !

     Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

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APPARITION


     Le soleil avait disparu derrière les collines qui, à l'ouest, encaissent la vallée d'Horre. La nuit d'équinoxe tombait, glacée en altitude malgré l'arrivée du printemps. Respirant les senteurs neuves échappées des jardins en bordure de la place de l'Église, je marchais là en attendant que Jacques, qui tenait conférence au Café de la Place, eût terminé son numéro de bluff et de séduction. La peinture de mon ami avait fait sensation et les fastes de l'inauguration de sa fresque resteraient ici dans toutes les mémoires ; le village lui faisait fête. De l'autre côté du parvis, la vitre embuée du café m'isolait de ce théâtre chaleureux et drôle mais qui devenait pour moi celui d'un autre monde. Les acteurs, dont les ombres offraient le spectacle de la seule vie au village, continuaient à débattre avec le peintre comme avec un nouveau prophète. Telle une musique de veille, les exclamations ou chahuts qui modulaient leurs discussions m'arrivaient en sourdine, mais quand la porte du café venait à s'ouvrir, le brouhaha accroché aux phrases de Jacques se déversait à l'extérieur en même temps que des nuages de fumée et de tiédeur, et ce tumulte me distrayait alors — un bref instant — du songe de plus en plus lointain dans lequel je glissais.

    Suspendue dans le ciel mauve, la crête des pics neigeux recelait les derniers feux du jour.  On trouve cette clarté lunaire seulement dans le silence des montagnes, le soir ; elle s'évanouissait paisiblement en versant son spleen sur le ravissement d'Andromède et sous les galops aériens de Pégase, mais elle baignait aussi la place d'Horre en précipitant sur moi, comme dans un cauchemar, des silhouettes fantastiques et noires.

    Dans l'église où je me réfugiai, quelque odeur d'encens persistait depuis la bénédiction de la fresque ; elle incitait subtilement à son réveil ma foi ancienne et oubliée. Sans savoir pourquoi — peut-être dans le retour à une habitude enfantine — j'allumai un cierge. Cette pâle lumière éclairait la petite sainte que Jacques avait représentée au milieu des gens du village et sous le pieux regard de Francis Jammes. La ressemblance hallucinante de la sainte avec une autre jeune fille dont je portais profondément l'image en moi (mon enfant disparue et tant aimée, mais aussi l'héroïne très distante d'un roman qu'elle m'avait vaguement inspiré) m'apparut plus forte encore que durant la cérémonie d'inauguration lorsque j'en fus bouleversé au point de devoir quitter l'église. La clarté nocturne et bleutée qui tombait d'une rosace ajoutait sa note majestueuse à l'éclairage du mur, et elle renforçait d'auréole la flamme que j'avais allumée et qui vacillait devant moi, bien vivante, comme en réponse à mon émotion. Plus calme maintenant, quoique toujours fasciné, je m'imprégnais avec bonheur de cette petite joie qui dansait là et qui reflétait la même sainteté que celle dont Jacques, au bistrot, se faisait le chantre.

    La robe de la jeune sainte présente les caractéristiques des drapés qui ont fait la réputation de Jacques Joos. Toutefois, quand on s'en rapproche, sur des volumes cubistes on distingue une mosaïque de fragments d'étoffes peints, une sorte de patchwork serré, moderne mais faisant penser à une diaprure de touches impressionnistes. Certaines sont dorées, on dirait des étincelles. Un bandeau argenté ceint le front dans un froissement faisant couronne et d'où la clarté tombée des vitraux rejaillit en reflets métalliques gris et bleus qui s'assombrissent vers la voûte, là d'où ruissellent, lustral firmament, les points d'or. Un bras levé dans le geste d'une parfaite clémence, la jeune sainte cueille la nuit.

    Tout en bas, un carré de stuc est resté dans son état originel. La virginité laissée à cette surface est volontaire, il ne s'agit pas d'un oubli du peintre. La ceinture qui traîne de la robe encadre la parcelle pauvre, comme une frise, et la bénit. Connaissant Jacques, je savais que son âme résidait là, humblement, à l'ombre de la rayonnante beauté qu'il avait peinte après qu'elle lui fut si étrangement apparue. C'est sur cette aire brute que l'artiste a témoigné et signé : " Joos vidit et pinxit - 2002 ". Il avait vu et peint.

    Dans l'église d'Horre, sombre et fraîche, un calme religieux régnait donc dans lequel je me laissais fondre doucement ; il me semblait le reconnaître ; mon appréhension disparaissait. Avais-je déjà vécu cet instant, déjà arrangé aussi les mots me venant à l'esprit pour décrire le vague qui montait en moi ? Voilà que je m'identifiais à Jacques et c'était comme en un cycle étrange. Flottant à mon tour dans une sorte d'état imaginaire, l'impression de m'échapper de moi-même et d'éclore à une deuxième vie, parallèle à l'autre, me gagnait alors que je relisais de mémoire mon roman compliqué et qui touchait à sa fin. Soudain, alors que je me désolais de la stérilité de toutes ces pages écrites, je sentis une présence auprès de moi, indéfinissable ; mais sans doute était-ce seulement la flamme que j'avais allumée et qui symbolisait l'existence désormais mystique de mon héroïne chérie.

    Oui, stériles mes pages, hélas ! C'est que pour me permettre de rencontrer cette jeune femme fictive que j'avais créée dans la continuité de ma fille, aucun mythe descendu de sa constellation ne serait venu lui donner chair ou me délivrer, moi, des forces qui me retenaient à l'extérieur de l'univers de mots que j'avais inventé pour l'y faire vivre. Dans l'église d'Horre aujourd'hui, alors que je me trouvais à l'endroit précis où j'avais placé Jacques au début de mon livre, faisant de cet ami le héros de mon histoire, voilà que je rêvais de suivre sa trace et de plonger dans ma propre fiction afin d'y retrouver, moi aussi, l'enfant que Jacques avait vue et dont il avait restitué ensuite le parfait visage. Mais quelle attention aurais-je pu prêter aux ultimes soubresauts de mon imagination épuisée ? Aucune. Et pourtant l'instant s'attardait, se dissipait dans une dimension qui n'était plus le temps, hésitait aux bifurcations d'une cartographie où le monde matériel, sans cesse divisé en espaces semblables à lui-même, s'exténuait en un foisonnement de ramifications infinitésimales avant de s'évanouir, comme dilué, dans une sève de laquelle naissaient alors, continûment, des turbulences intellectuelles. Là, à la frontière indistincte entre le sensible et le mental, dans un silence absolu, le vertige me gagnait d'être et simultanément ne pas être...

     — Coucou !

    ... La voix d'une femme toute jeune, une voix inconnue mais bizarrement familière, l'impression d'entendre une mélodie longtemps cherchée... Je sursautai. Puis, durant quelques secondes, prolongeant l'instant, maîtrisant ma curiosité, je m'abandonnai délicieusement au désir de savoir qui m'interpellait ainsi...

    — Coucou !

    ... Livré à la résonance de cette voix irréelle qui semblait provenir de partout et du fond de moi-même, la certitude m'envahit alors d'une vision imminente et sublime...

    — Coucou !

    ... Je me penchai, légèrement. De l'autre côté du pilier auquel j'étais appuyé, une jeune fille se penchait aussi, pour me voir.

    Ah ! l'apparition ! Surgi de l'ombre, un visage céleste s'imposait à moi, dont l'idéal répondait exactement à la recherche qui me tourmentait depuis si longtemps. Oui, le miracle de mon écriture semblait se produire là dans l'exaltation triomphante de ma chère héroïne. Rien qu'à la voir et l'entendre, je me trouvai également — enfin ! — sous l'empire de cette admiration sainte et de ce charme sacré qui avaient transporté Jacques lors de leur première rencontre ici. Assurément, peu s'en fallut que je ne prisse cette merveilleuse jeune femme pour la sainte elle-même descendue de la fresque ; ou, si les lumières diffuses de la foi ne m'avaient éclairé ce soir-là, peut-être l'aurais-je confondue avec l'une de ces belles divinités qu'on adorait dans l'Athènes de saint Denys l'Aréopagite. Comment cette présence, écho bien vivant de celle vers qui je tendais de tout mon être et de tout mon temps, avait-elle pu ne pas briser ma prière ni même égratigner le silence auquel je communiais ?  Ma prière... Et si... Oh !

    En tremblant, rendu maintenant à l'extrémité de mon espérance, tout au bord de ma vie, je pris comme celles de Dieu les mains qui m'étaient tendues.

    — Mademoiselle..., réussis-je à murmurer.

    La jeune fille, nimbée subitement d'une divine splendeur, m'interrompit en souriant et en m'embrassant :

    — Mais Papa, mon petit Papa, je suis Clémence, me dit-elle.

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Se remembrer de Clémence
(dentelle d’espère)

Clémence en détresse.
Ne cessent père et mère
De désespérer.

Clémence éphémère.
Ses verts étés espèrent,
Stress, ne décéder.

Clémence en tendresse,
Ne cessent père et mère
De le répéter.

Jetée céleste :
Ne décède Clémence,
Reste éternelle.

Perchée en pensées
Tendres de père et mère.
Belle Clémence.


Chantal Robillard


     Chantal Robillard est membre de la liste OULIPO où, dans la lignée de Raymond Queneau et George Pérec, elle s'intéresse à la poésie sous fortes contraintes. On observera que son poème ne comporte pas d'autres voyelles que "e". Pour accéder au blog de Chantal Robillard, cliquer ici , et on peut aussi cliquer .

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Victor Hugo

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

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À VILLEQUIER
(Victor Hugo)


Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
Je sors pâle et vainqueur,
Et que je sens la paix de la grande nature
Qui m’entre dans le cœur ;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
Emu par ce superbe et tranquille horizon,
Examiner en moi les vérités profondes
Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
Elle dort pour jamais ;

Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
Je reprends ma raison devant l’immensité ;

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
Je vous porte, apaisé,
Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
Que vous avez brisé ;

Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant!
Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
Ouvre le firmament ;
Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
Est le commencement ;

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
Que mon cœur ait saigné puisque Dieu l’a voulu !

Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive
Par votre volonté.
L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,
Roule à l’éternité.

Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses ;
L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.
L’homme subit le joug sans connaître les causes.
Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.

Vous faites revenir toujours la solitude
Autour de tous ses pas.
Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude
Ni la joie ici-bas !

Dès qu’il possède un bien le sort le lui retire.
Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :
C’est ici ma maison, mon champs et mes amours !

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
Il vieillit sans soutiens.
Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;
J’en conviens, j’en conviens !

Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.

Je sais que vous avez bien d’autres choses à faire
Que de nous plaindre tous,
Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, à vous.

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,
Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
Que la création est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;

Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
Passent sous le ciel bleu ;
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent,
Je le sais, ô mon Dieu !

Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues
Ou la douleur de l’homme entre comme élément.

Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
Que des êtres charmants
S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre
Des noirs événements.

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit.
Vous ne pouvez avoir de subites clémences
Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !

(...)

Considérez qu’on doute, ô mon Dieu! quand on souffre,
Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,
Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre
Quand il ne vous voit plus ne peut vous contempler,

Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre,
Dans les afflictions,
Ait présente à l’esprit la sérénité sombre
Des constellations !

Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,
Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
Je me sens éclairé dans ma douleur amère
Par un meilleur regard jeté sur l’univers.

Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire
S’il ose murmurer ;
Je cesse d’accuser, je cesse de maudire,
Mais laissez-moi pleurer !

Hélas! laissez les pleurs couler de ma paupière,
Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
Le soir, quand tout se tait,
Comme si, dans sa nuit, rouvrant ses yeux célestes,
Cet ange m’écoutait !

Hélas! vers le passé tournant un œil d’envie,
Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,
Je regarde toujours ce moment de ma vie
Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler.

Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
L’instant, pleurs superflus !
Où je criai : l’enfant que j’avais tout à l’heure,
Quoi donc ! je ne l’ai plus !

Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.

Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
Mortels sujets aux pleurs,
Il nous est malaisé de retirer notre âme
De ces grandes douleurs.

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin
Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
Petit être joyeux,
Si beau, qu’on a cru voir à son entrée
Une porte des cieux ;

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
Croître la grâce aimable et la douce raison,
Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime
Fait le jour dans notre âme et dans notre maison ;

Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu’on rêva,
Considérez que c’est une chose bien triste
De le voir qui s’en va !

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Do not stand at my grave and weep,
I am not there. I do not sleep.
I am a thousand winds that blow,
I am the diamond glints on snow,
I am the sun light on ripened grain,
I am the gentle autumn rain.
When you awaken in the morning's hush,
I am the swift uplifting rush
Of quiet birds in circled flight,
I am the soft stars shine at night.
Do not stand at my grave and cry,
I am not there. I did not die.


John Denver

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       La douleur occupe la place de ma fille absente. Elle couche dans son lit, elle va et vient avec moi ; elle prend ses jolis regards, me répète ses mots, me rappelle ses grâces, habille de sa forme ses vêtements vides... Oh, Seigneur ! ma belle enfant, ma vie, ma joie, ma nourriture, tout mon monde !

Shakespeare

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  Cette nuit-là, j’eus un rêve délicieux, le premier depuis bien longtemps. […] Nous étions dans une campagne éclairée des feux des étoiles ; nous nous arrêtâmes à contempler ce spectacle, et l'esprit étendit la main sur mon front […] ; aussitôt une des étoiles que je voyais au ciel se mit à grandir, et la divinité de mes rêves m’apparut souriante […], telle que je l’avais vue autrefois. […] Elle me dit : « L’épreuve à laquelle tu étais soumis est venue à son terme ; ces escaliers sans nombre que tu te fatiguais à descendre ou à gravir, étaient les liens mêmes des anciennes illusions qui embarrassaient ta pensée. Maintenant rappelle-toi le jour où tu as imploré la Vierge sainte et où, la croyant morte, le délire s’est emparé de ton esprit. Il fallait que ton vœu lui fût porté par une âme simple et dégagée des liens de la terre. Celle-là s’est rencontrée près de toi, et c’est pourquoi il m’est permis à moi-même de venir et de t’encourager. »

    La joie que ce rêve répandit dans mon esprit me procura un réveil délicieux. Le jour commençait à poindre. Je voulus avoir un signe matériel de l’apparition qui m’avait consolé, et j’écrivis sur les murs ces mots : « Tu m’as visité cette nuit. »

Gérard de Nerval

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EN MÉMOIRE D’UN ENFANT

(Emile Blémont, 1899)


Le soir, après avoir veillé tard sur un livre,
Quand ma lampe charbonne en son cercle de cuivre,
Quand, au loin, dans Paris silencieux et noir,
L’écho des derniers pas meurt le long du trottoir,
Je sors de mon travail fiévreux, comme d’un rêve.
Je dégage mon front de mes mains ; je me lève
Péniblement, les yeux obscurcis, l’esprit las.
A travers ma langueur minuit sonne son glas ;
Il faut se reposer, c’est l’heure coutumière.
Je pousse le fauteuil, j’emporte la lumière
Et je gagne la chambre à coucher. Mais devant
La pièce où sommeillait naguère notre enfant ;
Je crains (c’est un retour de l’ancienne habitude),
Je crains, dans ce silence et cette solitude,
De faire trop de bruit. Je marche à petits pas,
Sur la pointe du pied, tout doucement, tout bas ;
Et je m’arrête court, en suspens, immobile,
Dès que le parquet craque en la maison tranquille.
— Comme si nous l’avions toujours là ! Comme si
Notre fragile espoir, notre tendre souci,
Notre bel enfant rose, en attendant l’aurore,
Dans les blancheurs de son berceau dormait encore !

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   2002. Je prépare ma retraite. Ayant travaillé au Canada dans les années 1970, je suis en relation avec la Régie des Rentes du Québec. On imagine ma stupéfaction (le choc !) lorsque j'ai reçu mon premier courrier signé de la personne qui s'occupe là-bas de mon dossier :
  


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Demain, 8 mars 2011

     Le 7 mars 2011, une Française vivant aux Pays-Bas envoie ce message électronique à un groupe de ses amies de là-bas : elle les convie chez elle le lendemain pour une réunion de lecture. Le message est intitulé "Demain" :

        Bonsoir les filles !  Un petit courriel pour vous rappeler que nous nous réunissons demain soir chez moi à partir de 20h.  Avec ou sans livre, qu’importe !  Bises,  Anne-Marie

     Je ne sais par quel mystère je suis également le destinataire de ce message alors que je ne connais absolument pas la jeune femme qui écrit. Ma réponse :

        Bonsoir,  Je ne comprends pas votre message, ni comment je suis arrivé sur votre liste de diffusion. [...]

1) Bonsoir les filles, bien sûr.
2) Demain,  titre de votre message, sera le 8 mars, un jour triste pour moi. Et en quelque sorte à votre demande,  je viens vers vous avec mon livre. Je suis très réceptif aux signes qu'on ne sait pas expliquer, j'y vois là du sens. Alors que je ne vous connais pas, votre message,  posté le 7 mars et portant les mots "demain" et "livre" n'est pas sans m'interpeller. Je me plais à penser que vous résidez au fond de l'univers, là où la matière devient pure pensée, et où la connaissance absolue se substitue au hasard c'est à dire à notre ignorance. Je vous en remercie, ma journée de demain en sera éclairée. Et merci encore pour le petit salut que vous ferez aussi à ma fille tant chérie.

[...]

      Oui, votre présence auprès de moi aujourd'hui est un clin d'œil de ma fille Clémence, voilà une évidence. Elle, qui fut toujours drôle et espiègle, m'apparaît souvent ainsi, de façon inattendue et curieusement révélée. Alors que, depuis ce sombre 8 mars 1992 elle semble disposer de certains pouvoirs, cette coquine joue avec la crédulité, l'attente, l'inquiétude et l'émotion de son père. Chère enfant ! Je l'attends ainsi à chaque seconde. Merci, chère Madame, de vous être placée sur ma route.

 


Tchernobyl et Clémence


Photographie Laurent Lambert


     Le plan français de sécurité relatif aux accidents nucléaires, qui sera appliqué prochainement après l'accident de Fukushima, est un produit politicien qui a déjà été mis à l’épreuve avec succès lors de la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Il avait consisté alors à interdire autoritairement au nuage radioactif de pénétrer au-dessus de notre territoire national. Qu’aurait pu faire un simple nuage, fût-il intelligent et délétère, face à un ordre aussi radical ? Rien. Obéissantes et craintives de nos frontières hostiles, les particules radioactives sont donc passées en Suisse et en Italie, elles ont ensuite docilement contourné la Corse, puis elles sont allées achever on ne sait où leur course meurtrière.

     Juste un problème pour moi et ma famille qui avions résidé (en France) là où il ne fallait pas résider en ce mauvais moment. Ma fille Clémence, âgée de 12 ans au début de sa maladie en décembre 1987, est morte en 1992 d’un rhabdomyosarcome (cancer des muscles) après quatre années d’un martyre effroyable que j'ai décrit dans mon livre Cueille la Nuit. Moi-même, âgé alors de 48 ans et en parfaite santé avant cela, c’est par miracle que j’ai survécu en 1993 à un grave et rarissime cancer thyroïdien dont la soudaine prolifération dans notre pays n’avait de cause possible (et admise ensuite) que le survol soi-disant inobservé du même méchant et fugace nuage.

    En raison certainement de ma profession scientifique (quoique non médicale), les médecins qui nous soignèrent, ma fille puis moi-même, m’ont toujours instruit de la réalité de notre mal ; grâce à eux j’ai eu accès aux revues médicales qui décrivaient les causes probables des deux maladies apparues chez nous comme en cascade. J’ai observé les discontinuités des statistiques illustrant les conséquences de l'accident de Tchernobyl quelques années après l'explosion ; sur des courbes savantes, de véritables murs verticaux y traduisaient de manière hallucinante la multiplication brutale par 10 ou 100 de certains types de cancer ! Les analyses mathématiques prouvent et expliquent sans équivoque les relations causales entre l'accident et les maladies probables observées aussitôt après ; et aucun scientifique sérieux, à moins qu'il ne soit aussi un personnage politique, n'oserait nier l'évidence de cette corrélation. On sait la croissance toujours actuelle des cancers d'enfants et celle des maladies thyroïdiennes en général, mais on évite encore de nous renseigner sur leur cause, sur leur prolifération inquiétante, et en particulier sur ce qui arrivera dans 10 ou 20 ans aux femmes des régions de Provence et de Corse qui étaient des jeunes filles en 1986.

     Tchernobyl, donc. Tout cela est consigné dans des rapports auxquels le commun du peuple n’a pas accès, écrits aussi en un jargon que seuls les spécialistes peuvent comprendre. Top secret !

     Après les conséquences prochaines et inéluctables, en France comme partout, des accidents japonais, je ne doute pas que les autorités de notre pays ne continuent de nous mentir et d'entretenir notre optimisme. Mais c’est pour notre bien qu’elles le feront, car le bonheur du peuple réside d’abord dans l’ignorance des causes de son possible malheur, cela s’apprend dans les grandes écoles. Faisons donc confiance aux politiciens qui savent, ceux-là qui nous rassurent bien plus qu'ils ne se moquent (aussi) de nous. 

     Tout ira très bien, madame la Marquise !

ALP - Blog du Figaro, 16 mars et 8 septembre 2011

Post-scriptum du 18 mars 2011 (!) : Un non-lieu pour les victimes de Tchernobyl
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Le Papy Mouzeot : un homme nécessaire fait de révolte, d'humanisme et de tendresse

Son hommage à Clémence : cliquer sur l'image






Hommage à Jean-Marc Peyrard

 

    Oui, la disparition de Jean-Marc Peyrard, ancien directeur du CERT, est une nouvelle bien triste. Nous perdons là un homme dont les exceptionnelles qualités humaines auront été mal connues.

    Ma rencontre personnelle de Jean-Marc Peyrard est un moment important de ma vie ; qu'on me permette de lui rendre ici hommage.

    Peu après la mort de ma fille Clémence en 1992 —- elle avait 16 ans —- Jean-Marc Peyrard avait souhaité me rencontrer dans son bureau. Il venait d'apprendre non seulement la disparition de ma petite fille, mais encore le drame continu qui avait été le mien durant quatre années sur notre commun lieu de travail. C'était là une souffrance que j'avais voulue discrète et que seuls mes proches collègues avaient partagée silencieusement en côtoyant mon abattement de chaque jour.

    Jean-Marc Peyrard s'était dit effondré qu'un tel drame eût pu se dérouler si près de lui et à son insu, et il s'était excusé de ne pas avoir pu prendre sa part d'un chagrin qui aurait dû être le sien, non pas seulement parce qu'il considérait que notre proximité professionnelle nous unissait dans une même famille, mais encore parce qu'il pensait, en raison précisément de cette proximité, que ses valeurs chrétiennes auraient pu m'apporter quelque secours. L'essentiel de son rôle, m'avait-il dit, son rôle de directeur et son rôle de chrétien, aurait été de m'aider durant ces terribles années.

    J'entends toujours le long monologue que Jean-Marc Peyrard m'a tenu alors, à moi père crucifié, pendant plus d'une heure, lui-même parfois au bord des larmes et me proposant, avec une force indicible, une consolation supérieure dérivée de sa foi en Dieu. Les interrogations suscitées en moi par les paroles de Jean-Marc Peyrard continuent aujourd'hui de construire, chez l'incroyant que je demeure, une secrète et nourricière Espérance. Voilà un bienheureux mystère.

    Plusieurs fois ensuite j'ai eu le privilège de rencontrer Jean-Marc Peyrard, incrédule à chaque fois de la conjugaison de son esprit et de sa foi. Son humilité, alors que sa retraite se passait à toucher la main des mourants dans les hôpitaux, atteignait à de la grandeur. C'était un saint.

    Dans le dernier message que j'ai reçu de Jean-Marc Peyrard, il y a quelques années, en réponse à un rêve que j'avais fait et que je lui avais raconté, un rêve où ma fille m'apparaissait nimbée d'une divine splendeur, il m'avait dit : "Oui, votre fille est éternelle en Dieu."

    Puisse Jean-Marc Peyrard boire aujourd'hui à la source même de toute vie éternelle.


(lecture faite le 8 décembre 2011,
aux obsèques de Jean-Marc Peyrard, en l'église de Rocamadour)



 

Noor

(lumière en arabe, grâce en grec)


         8 septembre 2012, en Bretagne. Sur la plage immense de Lampaul- Ploudalmézeau, haut-lieu de mon enfance, je promène mes petits-enfants, Louis et Paul. La journée est magnifique, le ciel n'a jamais été aussi bleu, la mer est limpide, la grève est quasiment déserte en cette fin de saison, on se croirait dans un autre monde. Un château de sable nous est abandonné par un père et sa petite fille de 5 ou 6 ans, Maayke. Le Papa, que je remercie, est belge, il parle le flamand ; il me donne son adresse internet afin que je lui envoie quelques photos de sa fille que j'ai prises à leur insu. C'est ainsi, en visitant mon site, plus tard, qu'il apprendra la mort de Clémence et me fera part également de la disparition antérieure de son autre petite fille Noor. Il saura surtout, comme moi, voir un signe dans notre rapprochement fortuit en ce lieu désert.

         Aujourd'hui, Wim et Elisabeth Vyvey, m'annoncent qu'ils ont planté un tilleul dans leur jardin, en mémoire de Noor et aussi en mémoire de Clémence. Oh !


         Chers amis,

         Noor : quelle merveilleuse enfant ! Que de chagrin, que de larmes  !

         Et quel hasard, quel mystère, dans notre rencontre sur cette plage  magnifique et déserte  sous le seul regard de l'Eternel. Un signe de celui-ci.

         Lampaul-Ploudalmézeau, c'est là un des lieux de  ma première enfance. Et c'est là encore, dans le sable et sous nos pas, dans la musique des vagues, que résident quelques atomes vivants de votre enfant, confiés par vous aux mouvements et bercements éternels des courants. Le chant de la mer y est maintenant cantique.

          Votre petite Noor vit désormais au plus profond de nos coeurs, tout près de Clémence qui est devenue son autre et nouvelle grande soeur. Elles jouent ensemble. En ce même symbole, les jeunes enfants de notre fille aînée, Louis et Paul, ont joué cet été sur le château de sable que vous aviez construit pour Maayke. Quelques photos sur mon site internet, non pas volées, y sont à jamais sacrées.

         Le beau visage de votre si jeune enfant, tout comme le sourire de la nôtre,  demeure notre commune espérance.

         Bien amicalement,

         Alain et Odile

décembre 2012



Wim Vivey m'écrit à propos de Cueille la Nuit

Lire ici sa brillante analyse de nos drames communs.

 



Charles



Cher Alain, chère Odile,

 Vos messages pour Clémence et ma réponse ont réveillé mon grand chagrin : celui de notre fils Charles, grabataire, aveugle et décédé à l'âge de sa sixième année.

Michel et moi n'en avons pas souvent parlé mais avons pu discerner ceux qui nous entouraient et ceux qui nous fuyaient; ceux qui quittaient la pièce quand nous l'amenions, les congénères de sa sœur qui la faisaient  pleurer en lui disant des méchancetés sur son frère, les personnes suffisamment bêtes pour pouvoir dire que nous avions de la chance de ne pas payer de taxe d'automobile parce que notre fils était handicapé, qu'un membre très proxhe de la famille ait dit que c'était de ma faute. Comment entourer un enfant qui souffre? Comment réagir à ses sorties de convulsions dans vos bras avec sa volonté et son sourire quand il revient à la vie? Comment donner attention aux autres membres de la famille? Comment avoir le courage de donner vie à un autre enfant par la suite? Je porte la médaille de baptême de Charles depuis sa mort. Récemment une personne qui ne connaissait rien de mon histoire familiale m'a reproché lors d'une conversation futile : "Toi qui portes le Jésus autour du cou...! ".  J'ai manqué de courage pour lui expliquer .

Je parle à Charles tous les dimanches à la messe en lui demandant de prendre soin de mes proches. Aujourd'hui je lui ai demandé d'embrasser Clémence.

Je joins sa photo prise peu avant son décès.

Je vous embrasse,
Valerie

(13 mars 2017)


Clémence et Billy

       Ma maison de Carantec a été cambriolée en 2012, en mon absence, par un jeune homme de 16 ans, Billy S., tout juste sorti de prison ; il a récidivé ensuite à main armée dans la région de Morlaix. Voilà qui lui vaut un procès d’assises pour lequel je suis assigné comme témoin. À la surprise du procureur, voici le texte inattendu de mon témoignage lu depuis le tribunal de Toulouse en visioconférence..

Ma maison de Carantec a été cambriolée il y a deux ans. Mon épouse et moi-même nous étions absents et nous n’avons donc été témoins de rien. Nous n’avons rien à dire ici, hormis le fait que je me suis déplacé de Toulouse à Carantec en pleine nuit pour constater l’effraction au plus vite, pour faire l’inventaire des objets volés et pour porter plainte à la gendar­merie ; je suis retourné chez moi, à Toulouse, deux jours après. La voiture volée avait tout de suite été retrouvée intacte, et presque tout le reste aura été récupéré dans les semaines suivantes. Je ne connais pas le cambrioleur, je ne l’ai jamais vu, je n’ai appris que tardivement son jeune âge ; je n’ai rien à dire de plus que ce qui est déjà consigné dans les rapports de police.

Je ne me suis pas porté partie civile non seulement parce que j’ai récupéré quasiment tout ce qui avait été volé, mais aussi parce que je me vois mal, moi qui suis chrétien et qui me considère privilégié par la vie, détruire encore plus un enfant qui n’aura pas eu ma chance et qui n’aura vécu que dans le malheur et dans la délinquance. Penser que je puisse accuser et charger ce jeune homme à cause de ma simple tranquillité dérangée est une erreur. Je ne veux pas être instru­mentalisé dans un sens que je n’approuve pas, mes valeurs sont ailleurs.

Loin des constats matériels redondants, je dis même que je pardonne au jeune voleur. Ses agissements, hors du seul fait pour lequel je suis assigné comme témoin, ne me concernent pas ; je ne suis ni juge ni juré. Et puisqu’on me laisse parler, je dis que c’est ma fille Clémence, morte à 16 ans après quatre années d’un effroyable martyre, qui inspire mon témoignage. Seize ans, c’est l’âge qu’avait Billy lorsqu’il a fait intrusion dans notre monde matériel devenu dérisoire ; c’est aussi l’âge de Clémence pour l’éternité. Voilà un rapprochement dont le « sens » m’interpelle bien plus qu’un vulgaire désagrément. 

Seulement trois objets n’ont pas été retrouvés après le cambriolage dont ma femme et moi nous avons donc été les indifférentes victimes : la télécommande d’un téléviseur, un vieil appareil photographique à soufflet, et la chaîne en or de Clémence. Cette chaîne est un précieux cadeau que notre enfant reçut de sa grand-mère pour son baptême ; elle la porta toujours ; on la voit à son cou sur les photos prises le jour de ses 15 ans, peu après sa terrible amputation et un an avant sa mort. Je me fiche évidemment de la télécommande et de l’appareil photo, mais curieusement je ne déplore pas non plus l’absence du beau bijou familial. Si la chaîne n’a pas encore été revendue dans un quelconque trafic, je l’offre à Billy afin qu’il la porte. Sinon, que Billy la garde pieuse­ment dans sa mémoire. Puisse cette chaîne devenue symbo­lique reprendre ainsi un rôle en attachant Billy à des valeurs morales et en retenant ses débordements. Et puisse-t-il ressentir alors sur lui l’amour d’une petite sœur devenue maternelle et qui, de là où elle est, après avoir été l’enfant la plus espiègle en même temps que la plus malheureuse du monde, le protègera désormais.

Billy n’est pas Jean Valjean, ni Gavroche, pas plus que je ne suis l’évêque de Digne ; mais nos drames ainsi enchevêtrés n’en forment plus qu’un seul, il est hugolien, Billy et moi nous sommes des Misérables, tel est notre lien. Que l’on comprenne alors que Clémence, mon éternelle et si jeune fille, devienne l’argument béni et inattendu du témoignage que l’on me demande aujourd’hui. Retournée au Créateur, elle verse sur Billy, par mon intermédiaire de père crucifié, sa clémence… et sa très haute grâce.


ALP, 17 juin 2014

Le procureur, celui-là même qui m'a assigné comme témoin, va requérir sept années de prison pour Billy. Mais celui-ci ne sera condamné qu'à quatre années dont deux déjà faites et une avec sursis.

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Dies Irae

        Dimanche matin, 8 mars 2015. Vingt-trois ans exactement après l'envol de Clémence, j'apprends le décès brutal d'un voisin, M. X.

1) M. X. aura été un homme méchant, une caricature de Javert sans la dimension hugolienne de celui-ci. Il a fait pleurer Clémence quand elle avait 14 ans, alors que, déjà épuisée de souffrances et de diminutions physiques, elle luttait lucidement contre un abandon mental. M.X. a pourri notre vie familiale durant notre drame ; il est venu polluer un chagrin que l'amour grandissait. Que le Diable emporte son âme !

2) Moins violemment, essayons de comprendre la situation. Les âmes des défunts se partagent entre les deux espaces de réception qui leur sont dédiés, le Ciel et l'Enfer, la place des méchants étant clairement désignée en Enfer. Pour remplir ces espaces de manière équitable, le nombre des méchants doit être équivalent à celui des bons, et il a donc fallu définir les uns et les autres en fonction de cette contrainte. La séparation protocolaire qui s'ensuit, répondant en quelque sorte à une crise du logement des âmes, n'est plus alors qu'un résultat de politique célesto-infernale. Une étude sommaire de probabilité laisserait penser que M. X., qui se trouve ce matin dans le corridor menant au tribunal de saint Pierre, a peu de chance d'être sélectionné pour le wagon du Ciel. Voilà qui est évident et normal, mais...

3) Mais le pardon existe. Clémence elle-même, retournée au Créateur et toute auréolée de sa gloire, attend M.X. Tu es aujourd'hui en position de force, ma chère fille ! Ce méchant homme te craint désormais, il a tout à te demander après t'avoir refusé jadis un simple verre d'eau. Je lui avais déjà dit que tu serais là pour l'attendre, il n'ignore pas ton pouvoir sur sa félicité éternelle. Mais tu es désormais une sainte et je sais que tu as déjà pardonné. Le glaive que tu tiens dans une main est fictif, et dans l'autre main revenue il y a le grand cœur duquel tu nous aimes tant. Au moment d'accéder à la Vérité, puisse M.X. te remercier avec humilité et mesurer la grandeur divine de ton pardon.


ALP, 8 mars 2015, 8 heures 20 précisément

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      Un projet de réédition de Cueille la Nuit aux Editions Laguasso ne verra sans doute pas le jour. On trouvera ci-dessous la jaquette qui était prévue ainsi que le marque-page.Quelques réactions de lecture, en plus de celles de Geneviève Jurgensen et de Claude Lucas que l'on peut lire plus haut, auraient été intégrées à l'avant-propos.

Véronique Poivre d’Arvor, auteur de à Solenn (éditions Albin Michel, 2005) :

      J’ai lu Cueille la Nuit  lors de sa parution ; j’avais alors été profondément bouleversée, et chaque étape du courage extraordinaire de Clémence m’a souvent fait relever la tête dans les phases d’abattement que la maladie de Solenn nous faisait traverser. Nos enfants si cruellement frappés dans leur intégrité physique, morale ou mentale, nous ont fait toucher du doigt ce qu’était le courage. Elles nous ont permis d’entrevoir la lumière divine. C’est la grandeur de leur mission sur terre, qu’elles en soient remerciées.

      Votre livre, celui de Geneviève Jurgensen, celui de Patrick, ne me quittent plus, j’ai souvent besoin d’y puiser force et communion mais aussi d’y lire l’infinie tendresse que nous portons à nos enfants éternelles. Oui, nous devons témoigner de la joie que nous donne le bonheur [de nos filles pour qu’elles] soient toujours vivantes et rayonnent au milieu de nous. La certitude de ce bonheur doit devenir notre raison de vivre.

Patrick Poivre d’Arvor, auteur de Elle n’était pas d’ici (éditions Albin Michel, 1995)  :

      Pour moi Clémence et Solenn sont définitivement petites sœurs de souffrance et de mystère.

Christian Bobin, écrivain :

      J’ai lu Cueille la Nuit, c’est un livre sacré. Votre petite Clémence y passe dans chaque seconde de son martyre. Elle est vivante dans votre parole. On dirait que toute la douleur du monde s’est abattue sur elle et que, avec votre aide et celle de sa mère et de sa sœur, elle a transmué cette douleur en pur amour. C’est du moins à cette pureté et à cet amour que je suis amené par cette lecture : j’ai eu le cœur déchiré par vos mots. Déchiré et lavé. Il n’y a que de l’amour dans cette vie. Il n’y a que l’attention d’amour à donner à tous ceux que la vie nous amène. Voilà, voilà ce que vient me murmurer votre petite fille.

Madeleine Chapsal, écrivain  :

      Merci de votre beau livre de souffrance. Il est vrai, certains êtres ne font que traverser nos vies, mais l’empreinte qu’ils y laissent est peut-être d’autant plus forte. Cette petite fille vous a fait cadeau d’un livre, d’une relation accrue et approfondie avec autrui, d’un message à transmettre : courte ou longue, la vie est limitée, il n’y a que l’amour qui vaille la peine et chaque instant en est précieux. C’est ce qui se dégage de votre livre, qui le rend émouvant et si attachant.

Alain Quilici, frère dominicain, écrivain :

      Bien chers Odile et Alain, nous sommes dans la semaine de l’octave de Pâques. Nous venons de fêter solennellement, comme nous savons le faire dans notre communauté, les mystères centraux de la Révélation chrétienne : la mort et la résurrection dans la gloire du Seigneur Jésus-Christ. Ces solennités sont précédées, comme vous le savez, du carême et de la Semaine Sainte. C’est pendant ce temps que j’ai lu votre ouvrage Cueille la Nuit. Je dis « votre » car c’est bien vous deux qui l’avez écrit, avec votre énergie, votre vie et votre courage, même si un seul a frappé le clavier. Ce fut une bonne lecture pour ce temps de prière et de méditation. […]

      Inutile de préciser que j’ai été très ému de me retrouver [dans ce texte], acteur involontaire et donc d’autant plus émerveillé d’avoir pu être messager de paix, porteur de sérénité au cœur d’un drame dont on mesure l’intensité à toutes les pages. Vous nous faites pathétiquement participer à ce que vous avez vécu. Nous entrons dans l’intimité, toujours discrète et retenue, de ce que votre couple et votre famille ont vécu. On apprécie que vous ayez noté ce que vous viviez dans la continuité des événements. On se rend bien compte qu’il aurait été impossible de se souvenir de toutes ces impressions, de ces espoirs si vite déçus, de ces peines parfois atténuées par un détail bénéfique, si vous ne l’aviez noté dans l’instant. Cela donne au récit une vivacité et un soutenu qui en rendent la lecture vraiment captivante, malgré ce qu’il décrit et qui est parfois insoutenable. Je mesure mieux ce que vous avez vécu. Je le savais déjà, puisque je participais en silence à votre drame. Mais je ne pouvais évidemment pas en connaître le quotidien. Merci de nous faire ainsi partager rétrospectivement ces quelques années de votre vie, années si graves, années si riches.

      Pour moi l’émotion est plus grande qu’elle en pourra l’être pour aucun lecteur, puisque vous me faites l’immense joie de dire que j’ai pu vous apporter quelque chose malgré mes limites et mon incapacité à communiquer les mystères que je vis et dont je sais la réalité indicible. Mon grand regret est que vous ne communiez pas entièrement à ces mystères. Mais le Seigneur que je sers et que j’aime, est rempli de bienveillance pour les parents, et surtout pour ceux qui souffrent. Il sait même ce que c’est que de perdre un enfant, ce que c’est de perdre la parole. Dieu n’est pas « impassible ». Il souffre, ou du moins communie-t-il à notre souffrance, comme un père ou une mère à celle de son enfant. En cela il s’est rendu proche de nous, et particulièrement de vous.

      Pendant que vous viviez ce que raconte le livre, vous savez que je priais intensément pour Clémence et pour vous. La prière est supplique. Elle est intercession. Elle est imploration. J’ai vraiment imploré le Seigneur de vous épargner et de sauver Clémence. Des jours et des heures, j’ai frappé aux portes du Ciel. Il ne m’a pas été donné la réponse que j’attendais et que vous attendiez aussi. Lui, qui n’a pas exaucé son propre fils qui le suppliait d’éloigner la coupe d’amertume de sa Passion, n’a pas jugé bon de m’exaucer non plus, du moins à la façon dont je le lui demandais. Ce n’est pas évidemment une raison pour cesser de croire, ou alors la foi serait bien faible. Au contraire je m’en remets à Lui et je lui demande de veiller sur vous et de vous garder dans la paix et la sérénité. Je le prie aussi pour Émilie que je n’oublie pas du tout et qui a joué un tel rôle dans cette histoire de votre famille. […]

Louis Pouliquen, cancérologue et écrivain :

      Il y a juste une semaine, j’achevais la lecture de votre livre Cueille la Nuit. Submergé par l’émotion, je n’aurais pu écrire cette lettre avant ce jour. Mon épouse l’avait lu auparavant, bouleversée.

      Permettez-moi de vous faire part de quelques unes de mes impressions. Tout d’abord, ce livre il fallait le publier, cette mise à nu dût-elle beaucoup vous en coûter. Mais il le fallait, pour Clémence, pour tous ceux qui l’ont croisée, pour tous ceux qui le liront, pour votre épouse et vous-même, pour les médecins aussi.

      De votre tragédie je ne dirai rien, car comment le pourrais-je ? Mes mots seraient vides, insignifiants, à mille lieues de ce que je souhaiterais vous exprimer. […]

      Ma première remarque : aucune équipe médicale n’aurait pu mieux faire, et si quelque doute vous habite parfois, c’est mon expérience de 25 années de cancérologie pulmonaire qui me conduit à cette affirmation. S’il vous a semblé quelques hésitations, il s’agissait bien sûr d’une réflexion, la sage maturation des décisions à prendre devant cette maladie exceptionnelle. […] La médecine est une science bien éloignée des raisonnements mathématiques, difficile peut-être à comprendre. Mais le malade imprime à la maladie sa propre marque d’où le caractère toujours unique de celle-ci, comme est unique le malade lui-même. Unique, étonnant, bouleversant, déroutant. Sacré.

      Puis il y a dans toute maladie grave, et en particulier dans la maladie cancéreuse, ce que le médecin appelle la situation frontière. La tentation est grande de franchir le pas pour mieux gagner, mais il faut savoir y résister. Passer l’autre rive, c’est l’aventure en terrain inconnu, et c’est donc aussi le risque de tout perdre. Cela ne peut se concevoir que lorsque tous les moyens thérapeutiques connus et maîtrisés ont été épuisés. Cela ne peut être envisagé que sous la direction d’une équipe de recherche, et pour des patients avertis et pleinement consentants. Il s’agit là d’une autre démarche. Dans tous les cas contraires : toujours agir en territoire connu comme sous la direction d’un décideur fort de son expérience, de son savoir, des publications de la littérature spécialisée, des conseils des collègues, et dans le cas de maladies exceptionnelles, des connaissances du ou des spécialistes les plus compétents sur le sujet.

      Pour conclure ce chapitre médical, j’aurais pu signer les deux lettres des médecins qui ont entouré Clémence sans, je crois, en changer un mot. Leur compétence, à travers votre livre, apparaît grande et leurs qualités de cœur certaines. Une chance en ces temps où la médecine trop souvent bat de l’aile et où le sens de l’humain s’efface derrière la technique. […]

      Les amis ? Quelle terrible découverte que celle-là. Que de fois ai-je rencontré pareille situation, des amis qui se détournent, d’autres qui fuient, d’autres riches en conseils, d’autres même qui vous reprochent d’être malade, cette punition du Ciel qui vous range parmi les maudits. Et puis la révélation aussi d’authentiques amis, parfois parmi ceux qu’on n’attendait pas.

      La vérité et le malade ? Il n’y avait pas d’autre voie que celle que vous avez choisie pour Clémence. Admirable. Un de mes maîtres disait ceci sur le sujet : « La vérité peut-être, mais l’espérance toujours. » Aujourd’hui encore je partage cette opinion. Toujours l’espérance même au prix de quelques mensonges. Me révoltent tous ces débats médiatiques sur la vérité aux malades et les certitudes péremptoires proférées par certains qui, de toute évidence, n’ont jamais approché la mort. Des propos de salon.

      J’en viens à ma dernière réflexion. La foi et la mort, ainsi que les nombreuses questions qui en découlent ? Combien de fois la question a été posée au médecin que je suis ! Je n’ai toujours pas de réponse car si j’en ai une, c’est celle de l’homme et non plus celle du médecin, avec ses terribles inquiétudes et son profond espoir. La foi peut-être, l’espérance sûrement ! Il me semble, à vous lire, que votre cheminement en compagnie de Clémence vous ait conduit à une conclusion bien voisine. […]

      Je m’arrête. Veuillez m’excuser de tous ces propos au débotté, mais votre livre m’a tant remué et il me resterait tant à dire. […] Merci pour ce très beau livre. Courage à tous les deux, courage à Émilie, pour longtemps cueillir les jours, pour longtemps cueillir les nuits avec Clémence toujours présente.

Michèle Jung-Rozenfarb, médecin et écrivain :

      Alain, j’ai acheté ton livre en pleurant, je l’ai lu en pleurant et je t’écris en pleurant. Que sont pour toi, pour Odile, pour Émilie, nos larmes à nous qui lisons ce récit tellement bouleversant, tellement terrifiant qu’on se surprend parfois à lire sans voir, à entendre sans écouter, dans une sorte de lâcheté qu’on refuse pourtant ? « Tous ceux dont le bonheur ne cherche pas à éviter le malheur des autres… » Il me semble être de ceux-là, j’en suis même certaine. Mais l’insupportable, pour nous qui lisons, c’est de savoir que nos lectures ne peuvent rien, que toute notre compassion est impuissante à vous soulager un peu,  qu’il n’y a pas de partage possible de la douleur.

      Quand vous êtes venus chez nous, Odile et toi, je t’ai dit que je savais à quel point c’était incongru de te féliciter pour ce beau livre, mais que je tenais à le faire quand même. Que des mots comme « féliciter » et « beau » puissent se trouver associés au calvaire de Clémence, au vôtre, c’est presque ignoble. Mais le livre est là, comme tu l’as voulu, comme tu as eu raison de le vouloir. J’avais déjà compris ce que cette écriture d’abord, puis le destin public que tu lui souhaitais, représentent pour toi, ce que cela avait d’indispensable. Maintenant je sais que c’était indispensable aussi pour nous, pour notre propre pensée ; pour, à travers cette douleur où tu nous entraînes et dont on voudrait bien se défendre (ce serait si simple de fermer le livre et de retrouver le bonheur si simple d’un quotidien inaltéré), accepter de laisser cette pensée, notre cœur, s’imprégner d’un vécu autrement impensable et non représentable : la maladie, la vie, la mort bien sûr, mais aussi la vérité, le mensonge, la dignité, le respect. À chacun qui me dit qu’on doit cette vérité-là aux enfants comme aux adultes, « par respect pour eux », je ferai lire ton livre, pour ce que tu y montres. Car ce qui rend ce témoignage unique et précieux (hélas !), c’est qu’il force la pensée à sortir des limbes de la théorie et de l’élucubration pour la planter là où est sa vraie force, dans un engrenage de faits, dans ce qui se vit au jour le jour.

      Alors, même si cela est odieux, je ne retire pas « féliciter » ni « beau » à propos de ce livre. Il y a eu le destin de Clémence, le vôtre, le tien où l’écriture a pris sa place. Maintenant il y a aussi un livre et son propre destin. Et d’un livre qui nous bouleverse, qui nous fait penser, qui nous ouvre à d’autres représentations de la vie, qui nous rend un peu moins égoïste, un peu plus sensibles à l’autre, on a le droit, je crois, de dire qu’il est beau. Et d’admirer celui qui a su trouver, dans sa souffrance, les mots qui nous touchent si fort.

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D'autres livres relatifs à la mort des enfants et au deuil des parents  :



- ARVIGNES Georges, Quelques mois pour l'aimer, Edition Fixot, Paris, 1994.
- BAILEY Valérie, Le dernier regard de Jonathan, Coll. "Les Enfants du Fleuve", Edition Fayard, Paris,   1996.
- BAUDET Monique, Le fil ténu de la vie, Les Editions Ouvrières, Institut Pierre-et-Marie-Curie, Paris,   1985.
- BEAUDET Line, DE MONTIGNY Francine, Lorsque la vie éclate, l'impact de la mort d'un enfant sur la   famille, Edition Aslan, Paris, 1997.
- BEGUIN Chantal, Ann et Dieu, Edition Médialogue, 1990.
- BOCCARA-CACOUB Mireille, Je ne t'oublie pas Dominique, Edition Julliard, Paris, 1980.
- BOURGEOIS Laurence, Départs, "Sylvère", Compagnie Méridionale de l'Edition, 1993.
- BRAEMER Luc, Je n'ai pas pu lui dire au revoir, "Sylvère", Compagnie Méridionale de l'Edition, 1993.
- BUHL Renée, Colère de vivre, Nouvelles Cités-Récit, Paris, 1996.
- DE BROCA Alain, Malaise et mort subite du nourrisson, Prise en charge et prévention, Lamarre, Paris,   1994.
- CANTENOT A.G.A., Benjamin, la nuit du matin, "A pleine vie", Les Editions Ouvrières, Paris, 1987.
- CHAIX Marie, Le Fils de Marthe, Edition Calmann-Lévy, Paris, 1990.
- CHAMBAZ Bernard, Martin cet été, Edition Julliard, Paris, 1994.
- DANIEL-ANGE, Ces enfants partis dès l'aube, Edition Saint-Paul, Paris, 1984.
- DEJARNAC Monique, Mon Amour, ma chrysalide, Edition du Centurion, Paris, 1985.
- EKNER Réîdar, Voyez cet enfant. Tu dors, mon enfant, tu ne respires plus, Edition Cénomane-Tabou,   1988.
- ERNOULT-DELCOURT Annick, Apprivoiser l'absence, Adieu mon enfant, Coll. "Les Enfants du Fleuve",   Edition Fayard, Paris, 1992.
- FONTAINE Michel, Christine, vivre toujours, Edition Saint-Paul, 1997.
- FOREST Philippe, L'enfant éternel, l'Infini, NRF, Edition Gallimard, Paris, 1997.
- FRATERNITE JONATHAN PIERRES VIVANTES, Les ailes de l'aurore, Edition Hovine, Bruxelles, 1988.
- GAUDIN Agnès, Patrice, Le prix du sang, Edition Fixot, Paris, 1993.
- GRUGET Aliette, Alexis, mort et vie d'un enfant, Edition du Cerf, Paris, 1990.
- HUMBERT-VIEUJANT Françoise, La rivière du silence, réflexions sur la vie et la mort, Edition   Novissima, Bruxelles, 1978.
- HUMBERT-VIEUJANT Françoise, L'Estuaire : nouvelles réflexions sur la vie et la mort, Edition Artel,   Chausée de Gand, 14, 1050 Bruxelles, 1992.
- JURGENSEN Geneviève, La Disparition, Calmann-Lévy, 1994.
- KÜBLER-ROSS Elizabeth, La Mort de l'Enfant, Edition du Tricorne, Genève, 1986.
- LAROCHE Michel, Mon fils est né au ciel, Edition Fayard, Coll. "Les Enfants du Fleuve" Paris, 1993.
- LUND Doris, Eric, printemps perdu, Edition Flammarion, Paris, 1975.
- MAURICE Janie, Bruno, mon fils, Une mère et les médecins, Editions du Club France Loisirs, 1982.
- MIQUEL André, Le Fils Interrompu, Edition Flammarion, Paris, 1971.
- MONTVIC Jacqueline, Balbutiements, le deuil et la vie, Edition Hovine, Bruxelles, 1991.
- MOUSSEAU Renée, Mon enfant, mon amour, Edition J'ai Lu, Paris, 1979.
- PIEM, Au revoir et encore merci, Editions du Cherche Midi.
- POIVRE D'ARVOR Patrick, Elle n'était pas d'ici, Albin-Michel, 1995.
- POIVRE D'ARVOR Véronique, à Solenn , Albin-Michel, 2005.

- RAIMBAULT Ginette, Lorsque l'enfant disparaît, Edition Odile Jacob, Paris, 1996.
- SARA RYAN Régina, L'insoutenable absence : comment peut-on survivre à la mort de son enfant ?,   Edition de L'Homme, 1995.
- SARNOFF-SCHIFF, Parents en deuil, Coll. "Réponses", Edition Robert Laffont, Paris, 1984.
- TOULAT Jean, Ces enfants du ciel, Coll. "Les Enfants du Fleuve", Edition Fayard, Paris, 1993.
- VAN HEUCKELOM Lutgard, Lettre à Myriam, Une mère dit adieu à sa fille, Duculot, Paris, Louvain-la-Neuve, 1993.


Pour aider les enfants à vivre leur maladie, voir le site Sparadrap.
Les enfants et le cancer : la fondation ISIS.

 


Cueille la Nuit

épilogue