Cueille la Nuit

chapitre 14/15
chapitre 13        chapitre 15

14

L'ADIEU A CLÉMENCE

(8 mars 1992 - 27 mars 1992)



Il sera dit, Seigneur, qu’avec les épis d’or
Elle aura vu tomber son front, où l’auréole
Qui d’ans en ans pâlit étincelait encor !
Qu’avant le soir ta main a fermé sa corolle !

Il sera dit qu’un jour, jaloux de sa beauté,
Tu lanças sur son toit l’archange à l’aile noire !
Que tu brisas sa coupe avant qu’elle y pût boire :
Qu’elle avait dix-sept ans, qu’elle a l’éternité ! (…)

Son regard d’une étoile a pris une étincelle,
Qui brille, astre d’un soir, sur un orbe d’azur
Dont la fatigue seule, en la rasant de l’aile,
A, jusqu’à l’autre aurore, entouré son œil pur !

Stéphane Mallarmé              

 

 

 

 

 

 





Dimanche 8 mars 1992

       Je me suis réveillé vers six heures en m’étonnant que notre nuit ait été aussi calme. Comme tous les matins, mais mû aujourd’hui par l’angoisse nouvelle née hier et imprégnée de certitude finale, je me suis précipité dans le séjour où Clémence respirait encore… mais seulement d’une grande et rapide convulsion toutes les quinze secondes. Son bras était resté relevé exactement dans la même position qu’hier soir lorsque nous l’avions laissée. Je criai : « Clémence ! », mais elle ne répondit pas ; elle était dans un coma profond.
       C’était donc la fin.
       Odile arriva, et sans autres émotions que celles qui étaient les nôtres depuis si longtemps, nous nous assîmes auprès de notre petite, égrenant les secondes dans l’attente de la convulsion suivante qui viendrait ou qui ne viendrait pas. Parfois je comptais trop vite, et le spasme survenait quelques instants après que j’eus cru que Clémence venait de mourir. Mais son pouls demeurait régulier, et après une demi-heure d’attente, nous sommes retournés nous coucher, tremblants et convaincus que le coma pouvait peut-être se prolonger encore quelque temps comme cela.
       Attentifs, de notre chambre nous entendions et surveillions les bruyantes impulsions respiratoires de Clémence. Vers sept heures, elles s’accompagnèrent soudain d’une sorte de cri. Nous nous sommes précipités à nouveau et sommes restés près de l’enfant jusqu’à huit heures, terrifiés, guettant la mort imminente. J’avais réveillé Émilie afin qu’elle fût présente avec nous pour recueillir le dernier souffle de sa sœur.
       Clémence n’entendait plus les petits mots d’adieu que nous lui disions. Qu’importait ! Tout lui avait déjà été dit. Son rythme respiratoire était tombé à moins de trois par minute. Son regard fixait la mort dressée en face d’elle, et sous le masque à oxygène sa bouche était grande ouverte, dérisoire instrument d’une respiration qui n’en était plus une ; ses lèvres étaient exsangues. Clémence n’était plus qu’un cadavre qui ne vivait que sous l’action des derniers mécanismes réflexes, son visage était celui de la souffrance totale.
       Soudain je désirai la présence d’un prêtre ; Clémence l’aurait sans doute souhaitée car elle croyait en Dieu. Je téléphonai vite à Alain Quilici, notre ami dominicain ; mais il partait en Égypte dans le quart d’heure qui suivait, et il n’accompagnerait donc Clémence que de ses pensées et de ses prières. J’appelai alors Henri et Françoise Planet auxquels j’annonçai que Clémence était en train de mourir, et ils allaient s’occuper d’avertir le père Loze, le curé de la paroisse du Christ-Roi où Clémence les accompagnait parfois à la messe. Ils promirent de faire vite et d’arriver.
       Je ne savais si je devais rester auprès de Clémence ou si le temps qui s’accélérait m’autorisait quand même à aller m’habiller. Entre deux vêtements passés, je venais voir si son souffle ne s’était pas éteint. Tout alla vite alors. J’étais auprès d’elle ; après qu’un cri m’eut assuré du délai de vingt secondes que laissait sa période respiratoire, j’allai vite mettre de l’eau à chauffer pour le thé. Je revins quinze secondes après, mais le nouveau spasme respiratoire fut sans cri. J’appelai Odile et Émilie qui accouraient, certaines…
        À huit heures vingt, nous étions là, tous les trois, autour de Clémence, comme je l’avais toujours souhaité, lorsqu’une dernière convulsion secoua le corps de notre enfant chérie.
       Je palpai son pouls : rien !
       J’écoutai son cœur : rien !
       Un dernier spasme nerveux nous fit espérer que la vie était encore là. Hélas !

       Clémence était morte.

       Comme si elle avait su quel eût été notre chagrin si elle était partie sans que nous fussions là, toute la nuit et jusqu’à l’anéantissement de ses dernières forces, jusqu’au matin, Clémence avait donc lutté pour attendre notre présence. Elle aurait au moins gagné, pour nous, ce dernier combat.
       Je fermai la pompe à oxygène, et le bruit permanent qui couvrait depuis deux semaines la survie de notre enfant s’éteignit en plongeant la salle de séjour dans un silence que nous ne connaissions plus et dont le calme devint effroi. Je portai Clémence jusqu’à sa chambre où je l’allongeai sur son lit retrouvé et où, libérée enfin, elle ne souffrirait plus.
       Voici donc terminé son long martyre, et voici aussi la fin de notre lutte à tous : c’est l’anéantissement de nos espoirs. Et voici donc l’image concrète entrevue et repoussée tout au long de quatre années de cauchemar, voici l’image qui achève notre combat dans l’échec. Tandis que pleure Émilie incrédule, et qu’Odile chuchote encore quelques petits surnoms affectueux, je ferme les paupières de notre petite qui part dans l’éternité, immense de son courage emporté et de sa dignité constante. Celle-là fut ma fille tant aimée, et dès la première seconde de sa mort, l’admiration que j’eus toujours pour elle infiltre déjà mon désespoir et m’affirme, oui, que Clémence vivra encore. Que je suis fier d’elle, et que la grandeur de sa lutte rejaillit sur nous tous !

       À la demande d’Odile, sa mère nous avait fait parvenir cette semaine les parures mortuaires de sa famille. Voici donc Clémence recouverte du drap brodé qui recouvrit son grand-père il y a quinze ans ; sa tête repose sur un oreiller de dentelle. J’ai placé toutes ses peluches sur son lit, et toutes la regardent. Il y a Ouistiti, le vieux fidèle, le confident de toujours, celui qui fleure la première enfance ; le grand chien offert par tous les amis au lendemain de l’amputation ne sait plus que faire de l’affection et de l’espoir qu’il avait encore à donner ; il y a aussi le petit phoque blanc tout sale et usé d’avoir été trop serré et aimé ; le lapin blanc si doux pleure les caresses perdues, et le petit chien si expressif que j’avais offert à Clémence avant Noël se désole de celles qu’il n’a pas eues ; le petit phoque en caoutchouc que j’avais ramené de ma propre enfance et que Clémence aurait transmis aussi aux enfants qu’elle souhaitait tant, est posé sur sa poitrine et la regarde, arrêté dans son élan d’espoir et d’amour ; un grand chien aux longues oreilles a posé sa tête affectueuse sur l’épaule de Clémence et la regarde de tout près avec ses grands yeux doux pleins de détresse et d’incompréhension… Tous ces chers amis pleurent, en rond autour du visage figé.
       Sur la commode, pressés sur le bord du marbre, attentifs à ne pas tomber, ce sont tous les petits animaux en verre ou en céramique, ceux que Clémence achetait souvent dans les musées ou que je lui ramenais de Saint-Sernin, qui pleurent aussi. Jamais joyeuse ménagerie ne fut plus triste.
       Sur le meuble blanc, de l’autre côté de la commode, j’ai placé une statue de la Vierge, une rare, grande et superbe faïence de Quimper ; elle veille, messagère d’une vague espérance et aussi porteuse de notre chère identité bretonne. D’autres petits objets, représentant la Vierge encore, l’entourent, ceux-là qui furent durant quatre mois sur la table située derrière le canapé et qui accompagnèrent déjà Clémence de leurs symboles maternels et d’amour.
       J’ai aussi placé sur le lit, appuyées contre le mur, deux photos de Clémence.

 

       L’une est un portrait lorsqu’elle avait douze ans, et qui fut donc pris juste avant le début de sa maladie ; son sourire enfantin et espiègle dit toute la joie qu’elle attend de la vie. L’autre est cette admirable photo faite six mois après l’amputation, où son sourire merveilleux encore affirme tout l’espoir et le bonheur intacts que lui a laissés son fantastique courage ; la foi de l’adolescente en la vie est la même que celle de l’enfant lumineuse. Et pourtant, quel trajet de l’une à l’autre, et quelle blessure les sépare ! Sur la première photographie Clémence était adorable et jolie, et sur la seconde, victorieuse du chagrin et de l’injure, elle est devenue belle. Mais la vraie Clémence, celle d’aujourd’hui, celle qui a tant souffert et dont le cœur fut aussi meurtri que le corps, celle qui repose enfin dans cet univers d’intimité, celle-là a été trompée par la vie ; fasse que l’éternité lui soit plus douce.
       Clémence repose donc dans sa blancheur d’éternité. Des papiers collants aident à la fermeture des yeux qui ont enfin trouvé l’infini qu’ils scrutaient, et on en a posé aussi sur ses lèvres pour clore son aspiration d’un fluide vital devenu inutile et vulgaire :

Ô sage enfant, si pure entre tes sœurs mortelles !
Ô noble front, sans tache entre les fronts sacrés !
Quelle âme avait chanté sur des lèvres plus belles,
Et brûlé plus limpide en des yeux inspirés ?

Lecomte de Lisle

       Le bras unique de Clémence et sa petite main diaphane sont posés sur la broderie familiale, le bras absent témoignant de l’injure faite par la vie. Un vague sourire cependant subsiste sur son visage amaigri, témoin d’un bonheur rare arraché de haute lutte. Clémence porte le chemisier que lui avaient offert ses amis pour célébrer son retour après l’opération d’août dernier ; je crois même qu’elle étrenne ce précieux vêtement. Elle n’aurait pu souhaité linceul plus doux.

       Le père Loze était arrivé un peu avant que les infirmières n’eussent terminé leur ingrate besogne. Nous avons parlé un peu avec ce prêtre peu commun et que Clémence connaissait pour avoir fait sous sa direction quelques uns de ses premiers pas dans la foi chrétienne. Il a reconnu que la foi est un secours qui ne compense pas le chagrin de l’absence. Puis il a béni Clémence, touchant son front et recommandant son âme à Dieu. La présence d’Henri Planet à cette prière informelle et celle de Françoise qui arriva peu après faisaient d’eux les êtres les plus proches de nous qu’il soit possible. Leur présence ici n’était pas un hasard, mais une continuité et un symbole. J’étais heureux qu’ils fussent là, près de Clémence encore et veillant comme ils n’avaient cessé de le faire durant quatre années. La mort de Clémence est aussi l’échec de tous les Planet, eux qui vécurent si étroitement notre combat. Mais l’amour éternel qu’emporte Clémence est aussi leur victoire.
       Je passai le reste de la matinée à d’affreuses démarches administratives pour organiser les obsèques et inscrire le décès de Clémence à l’état-civil. Le beau temps d’hier, dernier jour de Clémence, avait laissé la place à un jour gris, sombre, pluvieux et froid.
       Tous nos très proches amis sont passés dans l’après-midi. Nous leur montrions Clémence, tous pleuraient ; puis dans le salon, théâtre libéré du martyre, nous parlions d’autre chose. Le canapé avait retrouvé sa fonction conviviale, mais toujours pour nous, au carrefour central de notre vie familiale, il restera le lieu des cinq mois de l’agonie de Clémence et celui de sa mort.
       À la messe de onze heures, le père Loze avait annoncé la disparition de Clémence, et tous les amis et professeurs de l’école furent aussitôt avertis du vide nouveau et terrible de leur vie. En fin d’après-midi, ils organisèrent à l’église une réunion de préparation de la cérémonie d’adieu. Cherchant à exprimer sa détresse dans une activité introuvable, Émilie y participait aussi.
       Bien que la mort de Clémence fût attendue depuis longtemps, Émilie semble égarée. Autant qu’une sœur, c’est une partie de son âme qui vient de partir dans un univers impalpable en marquant la rupture d’un dialogue à peine commencé ; la voilà brutalement fille unique. Émilie erre dans l’appartement, pleure peu. La voici debout face à Clémence, droite, le visage fermé, tenant serré dans ses bras le petit Ouistiti de sa sœur ; la mignonne peluche fleure les merveilleux parfums de l’enfant, mais sa douceur est chargée aussi des espoirs, des craintes et des effrois de l’adolescente ; devant Clémence morte, Émilie fait siens tous les secrets de sa sœur.
       Et puis voici tomber le premier soir, celui du chagrin et du recueillement silencieux, de la libération de quelque pleur retenu, l’heure de la mémoire déjà et celle de l’écriture encore, et puis voici le début d’un dialogue avec l’enfant partie. Nous sommes seuls avec notre petite morte. Que nous t’avons aimée, Clémence, et quelle fusion avec toi, tous ensemble en toi durant cette épreuve d’où ton corps sort vaincu mais d’où rayonne la victoire de l’Amour. Et comme plusieurs fois dans ma vie, c’est au Requiem de Brahms que je confie le port de mon chagrin. Mon chagrin est pur et idéal ; il est Clémence.

       Au milieu de la nuit, je suis allé m’asseoir auprès du silence de l’enfant apaisée enfin et libérée de ses souffrances, présente encore mais déjà si lointaine, ou si proche peut-être… Et je l’ai caressée comme je le fis tant de fois, mais effleurant maintenant sa joue froide de mon index devenu craintif. Ô mon chagrin ! Et désormais

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
Le soir, quand tout se tait,
Comme si, dans sa nuit, rouvrant ses yeux célestes,
Cet ange m’écoutait !

Victor Hugo

       Je lui ai longuement rappelé les joies de son enfance, puis je lui ai tout dit, enfin, sur la vérité de sa maladie et sur la certitude que nous eûmes toujours de sa mort. Quel aveu tardif et dont la hantise me rongeait ! Je lui ai parlé de notre attitude en lui expliquant que nos mensonges protecteurs n’eurent jamais pour but que d’épargner son esprit d’une connaissance qui aurait brisé sa joie et anéanti aussi notre bonheur à tous.
       — Nous avons cru bien faire, lui ai-je dit, mais toi, Clémence, peut-être aurais-tu souhaité connaître l’exacte vérité pour affronter ta mort de face ?
       — Mais Papa, je savais tout, me dit-elle, ne te fais pas cette peine. Et si je vous avais toujours caché ma certitude, moi aussi, c’était seulement pour ne pas libérer un chagrin collectif dont l’expression aurait été plus terrible encore que ma souffrance. Car moi aussi, je vous ai tellement aimés !
       — Petite mignonne, ai-je poursuivi, que je regrette tous les chagrins que j’ai pu te faire, mon amour si souvent maladroit et ponctué de colères, ah ! quelle erreurs ! Oh ! mais quelle faute inexpiable avons-nous donc commis pour que tu nous fasses le chagrin de nous quitter ainsi ?
       Elle me répondit alors que si je pouvais lui parler comme cela c’était la preuve qu’elle n’était pas complètement partie, et que de toute façon rien ne pourrait détruire un amour aussi fort que celui qui fut le nôtre à tous, forgé dans la chair, élevé dans l’esprit, magnifié dans la famille et sublimé dans la lutte.
        — Cet amour, me dit Clémence, celui dont vous m’avez entourée et que vous m’aurez permis de vous offrir en retour et de rayonner sur mes si chers amis, aura été l’immense richesse de ma vie trop brève, mais une vie qui fut cependant heureuse dans sa douleur, oui, et un véritable don de Dieu. Malgré ma mort précoce, ma vie fut complète car elle enrichit la Conscience de l’Univers d’un cristal d’amour parfait. C’était là mon rôle dans le dessein universel et voilà qui est donc accompli. Merci Papa, merci Maman, merci Émilie, merci à tous de m’avoir permis avec courage de réaliser mon difficile et douloureux destin. J’ai existé, et maintenant je suis vous à nouveau, comme vous restez moi. Ce n’est donc qu’une apparence que ma mort. Continuez à me vivre, et ce sera cela ma lumière et mon éternité.

       Par Clémence et s’il existe, Dieu est en nous.
       Que j’ai aimé cette enfant !
       Puis j’ai baisé son front glacé.


Mardi 10 mars

       Ô ma chérie, voici donc ta dernière prière ici, et c’est sœur Marie-Hélène, admirable et si proche de nous en cet instant, qui a voulu être là pour la dire. Maternel et protecteur, si profondément partagé, son chagrin continue de se mêler au nôtre avec ses accents propres et aussi avec une émotion énoncée avec tant d’intelligence que notre peine prend ici une autre dimension, comme si en cet instant la mort de Clémence faisait vibrer en un seul deux chagrins distincts et étrangement complémentaires. Il fallait que sœur Marie-Hélène fût forte et sincère pour que sa prière sobre et digne, grande et si simplement prononcée, nous atteignît à ce point, et pour pouvoir nous offrir quelque consolation dans l’Espérance dont sa propre émotion était porteuse : notre douleur de ce matin aura eu le privilège de cette grâce. Au sortir de quatre années de martyre, et à la veille d’un trajet plus cruel encore, cette femme venait d’être avec nous, et sans elle nous aurions été plus seuls encore en ce sinistre matin où s’apprêtait à disparaître de nos regards le visage qui avait tant fait notre espoir et notre joie. Sa présence à nos côtés venait de nous préparer à la pire rupture, et elle nous unissait désormais d’un lien fort.
       Sœur Marie-Hélène nous a laissés tandis que le cercueil arrivait. Celui-ci fut placé au pied du lit duquel on avait retiré tous les animaux en peluche ; nous avons ensuite embrassé et caressé Clémence pour la dernière fois. Le corps de notre petite fut alors porté en son écrin d’éternité ; je plaçai près d’elle son petit phoque blanc.
       Et avant que son visage ne fût recouvert nous le vîmes donc pour la dernière fois.
       On souda le zinc, puis le cercueil fut fermé et transporté dans la salle de séjour. Adieu la chambre jolie, adieu le bureau de la studieuse volonté, adieu la chaîne hi-fi, adieu les peluches orphelines, adieu la collection de petits parfums enfermés, adieu le baiser de Doisneau et les rêves d’amour, adieu la photo d’Eugénie, adieu celle des amis de Poitiers, adieu tout !
       Des gerbes de fleurs ne cessaient d’arriver et le palier devant l’appartement en fut vite couvert. Nous en avons placé quelques unes sur le cercueil de chêne, puis j’ai pris quelques photos…
       Notre recueillement et notre émotion se sont ensuite prolongés dans l’écoute du magnifique Requiem de Fauré, puis dans celle des musiques qui imprégnèrent déjà tant de pages de ce journal et dont la beauté m’aida si souvent à surmonter les durs moments vécus ; la voix de Kathleen Ferrier nous transmettait la beauté intemporelle de la Rhapsodie de Brahms, et aussi les Kindertotenlieder de Gustav Mahler. J’ai lu alors à Clémence quelques passages de mon journal, porteurs des extraordinaires leçons de courage et d’espoir qu’elle nous laisse. L’espoir fut fait de la lutte permanente contre la mort ; l’espérance désormais, en un souhait inexprimable, devra être notre victoire contre l’absence. La lumière était belle dans le séjour mais n’atteignait pas Clémence qui avait maintenant accédé à l’Absolue Lumière.
       Nous avons déjeuné. Puis on est venu prendre le cercueil et les fleurs. Adieu l’appartement de tant de bonheurs et de souffrances ! La lumière y perdit soudain, et pour toujours, un peu de sa clarté.
       Le fourgon transportant le corps de notre enfant suivit ma voiture, à vitesse lente. Il y avait foule autour de l’église du Christ-Roi. Beaucoup de gerbes avaient été livrées directement sur le vaste parvis, et en attendant que fussent déchargées et rentrées toutes les fleurs, nous recevions là mille marques de soutien. Le boléro de Ravel, une des musiques préférées de Clémence, s’échappait de l’église, grave et léger à la fois, et sans rien enlever de la tristesse de l’instant il évacuait tout air de deuil en affirmant presque la continuité joyeuse de l’enfant. C’était beau, lumineux, et on aurait pu danser au rythme de l’espérance dont cet étrange cantique était porteur. Clémence nous offrait là un dernier et merveilleux paradoxe.
       La cérémonie fut bouleversante, entièrement organisée par les amis de Clémence. Le père Loze parla de la vie de la petite disparue, de sa gaieté, du sourire radieux bien connu et qui ne la quitta jamais, de son rare courage, de sa foi aussi, mais jamais de la mort : cela était bien normal en s’adressant à des jeunes qui ne pensaient qu’à garder leur amie avec d’eux.
      C’est Christian qui lut le premier texte, le beau, le fort, le généreux Christian, celui qui fut l’un des plus robustes piliers du bonheur de Clémence, le confident de tant de chagrins et le complice de tant de rires, celui qui signait « ton frère » ; celui qui, mû par la force de Dieu, porta si souvent dans ses bras sa fragile « sœur » pour l’arracher au désespoir ; celui qui y parvint !

      Un jour, un poète arrivant au paradis demanda à Dieu s’il pouvait revoir tout le film de sa vie, aussi bien les joies que les moments difficiles. Et Dieu le lui montra sous la forme d’un cheminement sur une plage de sable.
      L’Homme vit que tout le long du chemin, il y avait deux traces de pas sur le sable, les siennes et celles de Dieu… Mais à certains endroits, une empreinte avait disparu, et ces lieux coïncidaient justement avec les jours les plus difficiles de la vie du poète : jours d’angoisse, jours de douleur, jours de peur… Très peiné, il interrogea le Seigneur :
      — Seigneur, tu avais dit que tu serais avec moi tous les jours de ma vie. Pourquoi donc m’as-tu laissé seul dans les pires moments que j’ai vécus 
      Et le Seigneur répondit :

      — Mon fils je t’aime. J’avais promis d’être avec toi durant toute la marche et de ne pas t’abandonner : j’ai respecté ma promesse et je ne t’ai jamais quitté. Et dans tes moments difficiles, les traces que tu vois là sont seulement les traces de mes pas à moi, car alors je te portais dans mes bras. 

(Ademas de Borros )


      Merci Christian, nul autre que toi ne pouvait lire ce texte. Et dans les difficiles moments de ta vie, que ce soit désormais Clémence qui te porte !
      D’autres prières suivent, composées et lues par les amis chers qui affirment que leur chagrin et leur mémoire vont être les premiers relais de la vie éternelle de Clémence. Puis voici l’hommage bouleversant de toute la classe, chacun déposant une rose sur le cercueil de chêne. Oui, Clémence est heureuse en ce moment, elle qui les aimait tant ! Ils étaient le moteur de son courage, de son espoir, ils étaient son bonheur ; elle ne vivait plus que dans l’attente de les revoir, et ils sont tous venus ! Ah ! mon Dieu ! merci pour elle ! Cet hommage est ta victoire, Clémence, et c’est celle de l’amour. Derrière moi on pleure, et ces larmes sont de nouveaux atomes de brillance versés sur le sillage de la petite comète qui continue de tournoyer en nos cœurs comme pour y chercher l’élan de son dernier envol !
      Puis c’est la communion…
      Et puis c’est bientôt fini…

      Le cercueil est placé avec les fleurs dans un fourgon qui part tout de suite pour Carantec où l’inhumation aura lieu demain et où une deuxième cérémonie est prévue pour la famille et nos amis de là-bas.
      Tandis que s’éloigne notre enfant, nous restons sur le parvis, en haut des larges escaliers, sous le soleil printanier, baignés de la musique de Louis Amstrong que les amis de Clémence ont choisie pour cet instant. On vient nous embrasser, beaucoup de gens signent des registres qu’on nous apportera quand tout sera terminé. Nous ne savons quand partir, le maître de cérémonie n’ose nous presser et personne non plus n’ose quitter avant nous. Un grand silence, triste et immobile, se prolonge en même temps que la musique répétée et le chant des anges qui accueillent notre enfant dans l’éternité. Il fait très beau. L’instant est porteur d’une émotion intense, et tous les chagrins ici se mêlent et n’en font qu’un, cristallisés autour de Clémence, Clémence, notre toute petite qui est encore parmi nous. C’est l’amour qui la retient !
      Que j’aurais souhaité rester longtemps ici ! Mais c’est à moi de briser l’instant. Je vais jusqu’au parking puis reviens en voiture vers l’église où la foule est demeurée immobile, figée par l’émotion, le respect, le chagrin, et cette autre chose d’indéfinissable… On me dira que son silence fut religieux jusqu’à ce que nous fussions loin.
      Passant devant le parvis, ému par tant de recueillement dans la pensée de ma petite fille, j’avais ralenti ma vitesse. Les gens étaient toujours massés de chaque côté des hauts escaliers, comme si le passage qui venait de voir descendre le corps de Clémence avait été maintenant réservé à la montée de son âme. C’est un peu comme cela que j’avais déjà entrevu son départ dans un rêve affreux et porteur de noire certitude, un rêve prémonitoire fait il y a longtemps. Cette foule donc, incapable de se disperser, ainsi nous regardait partir. Au moment où je passais devant elle, je fis à tous un signe d’amitié et de remerciement, mais qui était aussi l’au-revoir de mon enfant…
      C’était donc terminé, et je vis alors l’âme de Clémence, si heureuse, et si belle, et si pure, monter et rejoindre les âmes bienheureuses.

      À l’appartement, Odile, Émilie et moi nous faisons rapidement nos valises et partons aussitôt. Nous arrivons vers neuf heures à Nantes où nous passons la nuit.
      La route était longue, silencieuse, et il faisait bien sombre en nos cœurs. C’est que maintenant nous ne sommes plus que trois…


Mercredi 11 mars

      Onze heures, Carantec. La bonne Mamie est à la cuisine, oscillant entre l’occupation obligée et les pleurs… Henri et Françoise Planet, encore là avec Eugénie, ont voulu être présents jusqu’à la dernière minute. Avec d’autres amis arrivés par le même avion, nous déjeunons ensemble, tous proches déjà mais soudés encore plus et à jamais par la présence fluide de notre petite absente.
      Sur la place de l’église, beaucoup de gens encore. Peu ont bien connu Clémence, mais la mort d’une jeune fille est une chose bien triste, et les yeux mouillés témoignent de la participation à notre peine. Recueillie à l’écart, Mme Penven, notre si gentille voisine qui avait souvent prêté ses petits chiens à l’affection de Clémence, pleure ; elle aussi a perdu un enfant il y a longtemps, et nos souffrances aujourd’hui se confondent.
      Voici arrivant au loin par la route de Morlaix, le corbillard gris : c’est Clémence ! Nous l’avions perdue depuis hier et je craignais qu’elle n’arrivât pas. Elle nous manque tellement !…
      … Puis voici que chacun bénit le cercueil nu, recouvert encore des roses d’hier. Et passe le cortège de pitié dans la froide ruelle du bourg ; et nous marchons derrière la voiture qui mène notre enfant jusqu’à sa dernière demeure ! Et on nous suit…
      Au cimetière. Du ciel argenté et noir tombe cette lumière sans ombre déjà entrevue en rêve ; elle se mêle au lourd silence, gris lui aussi, qui emprisonne quelque sanglot échappé et où résonnent les pas qui font crisser le gravier des allées. Nous voici à la tombe.
      En bordure de la dalle qui abritera Clémence, la terre a été ouverte, ô notre blessure ! Tout près, le cercueil est placé sur deux tréteaux, et voici la dernière bénédiction. J’ai touché le bois clair, mon ultime caresse à Clémence. Adieu donc, mon si cher amour, seule mon âme désormais effleurera ta perfection !
        Avant d’ordonner la fermeture du caveau, je prends l’une des roses déposées hier à Toulouse et qui symbolisera celles de Christian, de Guillaume, d’Arnaud, de Grégoire, de Romain, de Martin, de Jean-Charles, d’Hélène, d’Anne-Sophie, de Marie…, et de tous les autres amis si chers ; puis je la jette sur le cercueil, dans l’ombre claire encore :
      « Voici, Clémence, leurs dernières et éternelles pensées près de toi pour toujours ; ils t’aiment. Ô Clémence, ne meurs pas ! Vis en eux, vis en nous, vis en Dieu ! »

      Chante, la terre !
      Puis la nuit se referme à jamais sur notre enfant chérie.
      Clémence repose.

      Voilà.


Jeudi 12 mars

      Une lettre de la famille irlandaise qui avait reçu Clémence en juillet dernier avait été envoyée à Carantec, et nous l’avons trouvée seulement hier en arrivant. La lettre, datée de décembre, décrit la petite ville irlandaise sous les lumières et la joie de Noël qui approche, et Suzan Higgins, adorable, écrit à Clémence que tout le monde l’a aimée là-bas et souhaite la revoir à nouveau l’an prochain avec son même sourire, son même enthousiasme, et sa même bonne humeur.
      J’écrirai longuement la triste nouvelle : She has departed.

      Émilie a eu dix-huit ans aujourd’hui.


Vendredi 13 mars

      Il pleut et il fait froid. Hier et aujourd’hui nous avons erré au cimetière, parlant à notre petite qui commence sa longue nuit glacée. Bien que beaucoup de gerbes aient dû rester à Toulouse, la dalle est recouverte d’une montagne de fleurs qui déborde sur les emplacements voisins, mais qui laisse découverte à son ocre côté la meuble cicatrice de la terre qui engloutit hier notre enfant.
      Passant en voiture devant l’une des entrées du cimetière, je me suis arrêté et j’ai vu à l’autre bout la tombe de Clémence. Au lointain la mer était verte et grise ; le soir tombait, le vent s’était levé, il allait pleuvoir, mais une lumière étrange et vive tombait de ce ciel sombre. Au milieu de ses fleurs agitées j’ai vu Clémence qui me faisait des signes, là-bas, joueuse et exubérante comme à son habitude. Elle riait et m’appelait : « Paps’quet ! » On ne la changera pas !
      Mais pourquoi donc n’est-elle pas venue vers moi ?

      Ce soir nous allons au cinéma : Tous les matins du monde… sont sans retour. Hélas !
      Ô Clémence, quel chagrin tu nous fais !


Samedi 14 mars

      Après une dernière visite au cimetière, c’est la déchirure du retour vers Toulouse laissant derrière nous la moitié de notre vie.
      Puis l’appartement à nouveau, et ce vide…

Une lettre non signée. Au recto de l’enveloppe :

Pour Papa, Maman, Mamie et Émilie

et au verso :

Je n’ai pas compris
j’ai juste écrit sa joie !
C’est Clémence qui nous parle :
Il m’a donné Son bras
Dans ma robe de mariée
Il m’a fait parcourir l’Univers
et ses merveilles !

…Joie ! Infini Bonheur !
J’ai déjà joué avec les sables les plus fous !
Je compte aussi vos joies et vos souffrances
mais toute enveloppée de la Sérénité
de Son Amour.

Vivez heureux. Comme je vous aime !
Merci à tous, merci pour les roses !
Maman j’aime ton sourire,
et comme tu as raison de sourire
car je suis si heureuse !

                                                     Clémence


      Bien sûr, c’est elle qui nous écrit ! Jamais plus nous ne ressentirons une émotion aussi déchirante qu’à cette lecture. Une culmination !
      Au moment précis où j’arrive dans le studio pour y retrouver mon ordinateur et mon journal oublié, les derniers accents des Kindertotenlieder de Gustav Mahler s’échappent de la radio. Quel choc en cette continuité ! Non, ce n’est pas un hasard, et les voici donc, enfin, les véritables Chants pour mon enfant mort !


Dimanche 15 mars 1992

      Dans la matinée des amis nous ont fait parvenir une gerbe de sept fleurs blanches, toutes différentes. Une longue lettre accompagnait ce symbole ainsi qu’un texte d’Edmond Jabès tiré du Livre des Questions :

         Au cimetière de Bagneux, dans le département de la Seine, repose ma mère. Au vieux Caire, au cimetière des sables, repose mon père. À Milan, dans la morte cité de marbre, est ensevelie ma sœur. À Rome où, pour l’accueillir, l’ombre a creusé la terre, est enfoui mon frère. Quatre tombes. Trois pays. La mort connaît-elle les frontières ? Une famille. Deux continents.
         Quatre villes. Trois drapeaux. Une langue, celle du néant. Une douleur. Quatre regrets en un. Quatre existences. Un cri.

         Quatre fois, cent fois, dix mille fois un cri…
         — Et ceux qui n’ont pas eu de sépulture ? demanda Reb Azel.
         — Toutes les ombres de l’univers, répondit Yukel, sont des cris.

      Des cris accompagnaient les derniers spasmes de Clémence.
      Ô ce cri de Clémence, celui qui ne vint plus ! Dans le chaos des cris de l’univers, qui me dira où l’entendre ?





 chapitre 13           chapitre 15