Cueille la Nuit

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12

LA DESCENTE

(19 octobre 1991 - 31 décembre 1991)



Dieu ! ton plaisir jaloux est de briser les cœurs !
Tu bas de tes autans le flot où tu te mires !
— Oh ! pour faire, Seigneur, un seul de tes sourires
Combien faut-il donc de nos pleurs !

Stéphane Mallarmé     

 

 

 

 

Samedi 19 octobre 1991

       Haletante au réveil, Clémence a dû rester allongée toute la journée et prendre ses repas sur le canapé du salon. Tout mouvement lui est pénible, et elle n’imagine pas pouvoir travailler ses compositions de la semaine prochaine ; navrée d’être ainsi stoppée dans son élan de travail libérateur, il nous faut beaucoup de persuasion pour minimiser l’importance des absences désormais inévitables.
       À midi Clémence reste longtemps la tête dans « la » main, en proie à un cafard qui la mène aux bords des pleurs. Nous lui expliquons son sifflement respiratoire par une réaction asthmatique à l’opération, une allergie imprévue, sans réelle gravité malgré la gêne intense qu’elle procure, mais dont la durée sera très longue.
       — Cette dernière opération est vraiment la pire de toutes celles que j’ai subies, dit-elle comme pour essayer de se convaincre (ou de nous convaincre) que son état provisoire n’est dû qu’à des séquelles post-opératoires.
       Et c’est ainsi, en transition douce, que Clémence se rend compte qu’elle passe de sa pseudo-convalescence à un état maladif bien plus grave, le sens attendu de son évolution étant tout simplement inversé. Nos explications optimistes affirmant que tout cela était prévu lui semblent de plus en plus suspectes.


Dimanche 20 octobre

       La découverte de la tumeur, cet été, fut un moment de terreur inexprimable, puisqu’il n’était pas possible de lutter contre une telle énergie maléfique distribuée en un si bref instant. Et une « catastrophe » n’est rien d’autre qu’un événement dont la dynamique est explosive ou seulement trop rapide par rapport aux réactions possibles d’observation et de réponse. Ainsi, plus qu’à l’état maladif lui-même, aussi lamentable soit-il, c’est surtout à sa variation que l’on est sensible ; on s’habitue volontiers à la pause qui retarde la chute mais non pas à la vitesse et encore moins à l’accélération qui nous rapprochent de la fin. Et aussi, par habitude de la pente descendante, quand rien n’empire vraiment c’est comme si tout allait mieux.
       Malgré sa gravité extrême, la dérive actuelle de l’état de Clémence est lente, continue et peu perceptible ; elle n’est donc pas « catastrophique » au sens qui vient d’être dit, et c’est pourquoi elle demeure paradoxalement supportable. Mais l’apparition brutale d’une nouvelle tumeur externe dont Clémence se rendrait compte serait évidemment la pire des catastrophes. Clémence, qui sent venir les choses, a eu mal à la poitrine cette nuit, et elle craignait que cette douleur nouvelle ne traduisît l’existence d’une « bosse » interne.
       Notre vie n’est plus qu’un magma constant de crainte et de refus, mais chaque soir rajoute une journée à la vie de Clémence, et nous sommes acharnés à ces gains. Chaque lendemain nous est lointain, tout occupés que nous sommes à protéger le présent. Chaque sourire de Clémence, même forcé, chacune des plaintes qu’elle a retenues aujourd’hui, furent les trophées de notre lutte collective.


Mardi 22 octobre

       Roché, alarmé par l’essoufflement et la toux que nous lui décrivons, recevra Clémence dès demain puisque celle-ci le désire — nos souhaits à nous ne comptent plus —, et seulement pour que l’absence de continuation des soins ne traduise aucun abandon qui pourrait désespérer la petite. Il refuse de dire au téléphone ce qu’il y aurait à faire tant nous sommes supposés savoir que plus rien n’est possible.
       Tous les soirs Odile reste longtemps près du lit de Clémence, comme tant de fois déjà, prolongeant en des caresses et des baisers désespérés l’adieu qu’elle fait à son enfant. Incapable de lire pendant ce temps, le bruit de leur chuchotement affectueux me parvient, et j’y devine les angoisses du soir qu’avoue Clémence à sa mère. Un mot prononcé plus fort ou un souffle difficilement repris vient parfois ponctuer cette confidence et déchirer mon cœur et ma vie.
       Ô la mignonne petite voix qui s’éteint !


Mercredi 23 octobre

       Clémence a mal au ventre dès son réveil et s’effraie de la couleur foncée, presque noire, de ses lèvres.
       Je reste avec elle jusqu’à neuf heures. Alors que je la regarde fixement sans m’en rendre compte, faisant inconsciemment une provision maladroite de son image, elle me supplie de détourner mon regard ; et celui-ci s’en va donc errer sur les objets encore vivants de sa chambre. Tous sont tristes de leur abandon proche : les échantillons de parfum collectés par moi depuis deux ans pour le plaisir de ma petite, la ménagerie de tendres peluches alignées sur le grand lit, les minuscules poupons, le cadre où sourit Clémence bébé et où une aimante attention a placé aussi deux photos de moi quand j’avais vingt ans (Clémence m’y trouve beau, ô mon amoureuse !), les tableaux et les affiches si durement sélectionnés, la chaîne hi-fi offerte un soir de longs pleurs, les papiers du bureau qui témoignent d’un travail aussi appliqué que vain, le petit singe en bois qui est sa mascotte, le phoque en caoutchouc que j’ai moi-même rapporté de mon enfance…, et tout le reste, objets encore animés de cette grande âme. Mon regard, trop porteur d’une incontrôlable pitié, évite donc de se poser sur le visage de mon amour. Est-il pire détresse ?
       Je parle à Clémence de tous les objets qui l’entourent et qu’elle regarde désormais de loin, sans les toucher. Je minimise la gravité de son état, pas trop pour rester crédible, mais assez cependant pour écarter les suppositions les plus noires. S’accrochant à cet espoir offert, voici que Clémence projette d’acheter bientôt une nouvelle affiche pour décorer sa chambre : on la placera ici, ou plutôt là… Je l’aide dans ce choix, et un soupçon de sourire apparaît même sur son visage après que ces projets communs l’aient assurée que je crois à sa guérison lointaine mais certaine. Clémence adapte son espoir à la profondeur où elle sombre.
       Rentrant de l’hôpital vers une heure, Clémence, qui rejette sa maladie de toute sa volonté, refuse fièrement les services de l’ambulancier et insiste pour arriver seule jusqu’à l’appartement ; puis elle s’effondre sur son lit, haletante et au bord de la syncope. On lui a fait une ponction pulmonaire, pénible moment parmi tant d’autres, et la petite fuit l’instant passé dans un sommeil brutal.
       — Le poumon droit est détruit aux trois quarts, me dit Roché au téléphone. Les symptômes présentés et la stupéfiante rapidité de l’évolution actuelle laissent présager une fin rapide, et ce n’est plus qu’une question de semaines. Bien que le poumon gauche soit intact, l’énorme masse tumorale de droite comprime l’ensemble du contenu de la cage thoracique, déplaçant le cœur et diminuant aussi la capacité respiratoire du poumon valide. La cortisone en dose accrue reste le meilleur médicament, mais elle deviendra rapidement inefficace. Il ne restera plus alors que les dérivés morphiniques dont le rôle sera d’apaiser les douleurs de Clémence, et en endormant son cerveau, d’éviter qu’elle ne se rende compte de son effondrement final et de sa mort.
       Le Centre reste disponible en permanence pour administrer les soins finaux de Clémence, « et même le week-end prochain », me dit Roché en avouant ainsi l’ampleur critique de son pessimisme. Je le remercie de sa franchise ; puis incapable de travailler, glacé, tremblant, je rentre vite à l’appartement pour être auprès de ma petite.
       Ce qui nous arrive est excessif, irréel, et nous n’en avons pas vraiment conscience malgré quatre longues années de préparation. La fin de notre espoir est pire que tout désespoir final imaginé. Aurais-je trop forcé sur un espoir intellectuel, raisonné, inventé ?
       Le pessimisme que j’ai régulièrement évacué en ce journal ne fut jamais que l’antagonisme stabilisant de l’optimisme que je devais afficher face à Clémence. Mon souci constant de relater immédiatement ici les événements et les émotions de chaque jour, aura libéré ma mémoire de la hantise de les oublier, et ce nocturne exutoire aura ainsi dégagé l’environnement de Clémence des expressions apparentes de mes angoisses et de mon chagrin, et il aura contribué à édifier, pour le jour, un éphémère mais merveilleux espoir commun.
       Pris lui aussi dans les tourbillons des accélérations finales et chaotiques, lié par essence au drame de ma si chère petite fille, mon journal touchera bientôt à son terme. Mais plus que jamais il joue son rôle, et c’est dans une écriture de plus en plus nécessaire et douloureuse que je débarrasse mes sentiments de leur poison et que je libère quelques uns des derniers courages que j’infuse à Clémence.
       Pauvre Clémence, qui ouvre à peine les yeux lorsque ma main effleure sa joue pâle et qui ne réagit même plus aux caresses qui s’agrippent à son cœur ! Quatre années de longues présences avec elle, passées ici à décrire son calvaire, en ont fait l’être le plus proche de moi qu’il soit possible ; pendant tout ce temps je n’ai existé que pour elle, je l’ai analysée, comprise, admirée, aimée comme on ne peut aimer plus, et au travers de mes écritures psychanalytiques, j’ai conçu une deuxième fois ma fille. Ô toi mon âme !


Vendredi 25 octobre

       Clémence a eu un malaise dans son lit hier soir. Nous venions de nous coucher lorsqu'elle nous a appelés. Elle sentait sa tête se vider de son sang, en même temps qu’un étranglement la serrait à la gorge. Nous avons cru qu’elle mourait et je me suis mis à trembler. Odile est restée dans le lit de sa fille, la cajolant et l’embrassant pendant le temps que mirent à s’estomper les effets de cette impulsion de mort.
       Clémence nous a demandé ensuite :
       — Vous êtes bien sûrs que vous ne me cachez rien au sujet de ma maladie ?
Nous avons joué la surprise d’une question aussi inattendue qu’absurde, puis elle a accepté notre réponse, sans y croire probablement, et ne développant pas sa crainte pour éviter de nous entendre mentir à nouveau sans rien apporter qui pût l’aider.
       Des camarades de classe sont passés au cours de l’après-midi, tristes de la lassitude qu’ils découvrent et des rires absents. Clémence ne tient pas vraiment à ces visites car elle n’aime pas qu’on la voie diminuée ; elle attend d’aller beaucoup mieux, puisqu’on lui dit que c’est pour bientôt.
       Émilie aussi est admirable, au maximum de ce qui est possible, prévenante, gentille, aidant sa sœur en tout et à chaque instant, lui portant ses repas sur le canapé et choisissant pour elle les meilleurs morceaux, sachant et disant ce que Clémence aime entendre, messagère des bruits de l’école et du monde, lui prodiguant les caresses et le contact physique qui l’attache encore à la vie ; Émilie reste l’alliée totale de sang et de cœur, la totale confidente, la véritable bouée de l’impossible sauvetage. Merveilleuse Émilie ! Cœur d’or !
       Et reste enfin la désormais lointaine Eugénie, après Émilie l’autre tiers de son moi, dont Clémence souffre chaque jour de l’absence et dont la visite habituelle du samedi reste une grande bouffée d’air extérieur vivifiant. C’est pour demain !


Dimanche 27 octobre

       Une fois de plus, c’est la journée la plus triste de notre vie. Clémence n’a jamais autant souffert, n’a pratiquement pas parlé, et aucun sourire n’a éclairé son visage. Je reste longtemps dans le studio, occupé par intermittences aux présentes écritures, mais revenant souvent rôder près de la petite en prenant soin de ne pas poser sur elle un regard trop empreint de pitié. Odile ne la quitte pas, ou si elle s’éloigne un peu, elle revient vite auprès de sa petite dès qu’une longue quinte de toux l’appelle à son impossible secours.
       Découvrant aujourd’hui les possibilités « audio » de mon ordinateur, je souhaite y inscrire pour toujours la voix de Clémence. Mais celle-ci tousse tellement qu’elle n’a plus la possibilité de parler ni le minimum d’optimisme et de joie qui font tout le bonheur et la musique de ses petits mots tendres. Je sais l’apaisement que pourrait m’apporter, dans la silencieuse douleur des longs soirs à venir, mon confident électronique me transmettant le bonjour de l’éternelle absente : « Bonjour Paps’quet chéri ! » Quelle erreur de n’avoir pas pensé plus tôt à cet artifice ! Est-ce trop tard ? Je panique à l’idée de perdre la voix de Clémence, et je laisse mon dictaphone près du canapé, pour le moment où elle retrouvera la force de prononcer trois ou quatre mots de sa joie enfuie.
       Avant le dîner et après une longue insistance, Clémence consent à m’accorder quelques échantillons de sa voix jolie, et vers neuf heures alors que je m’occupe religieusement à cacher dans l’ordinateur le trésor que je viens de dérober, Émilie arrive affolée :
       — Papa viens vite, Clémence est paralysée de son bras !
       La petite dans est dans un état de terreur absolue :
       — Papa, je ne sens plus ma main, la paralysie arrive, appelle vite un médecin, emmène-moi à l’hôpital, je ne veux pas mourir. Ô Papa, mon petit Papa, ne m’abandonne pas !
       Et elle s’accroche à moi de son unique bras qui meurt, dans des cris qui entraîneraient nos larmes si nos efforts ne venaient contrer une fois de plus ce soulagement constamment refusé. Nous massons tous la main petite et mignonne, jusqu’à ce que disparaisse la terrifiante insensibilité, expliquant à l’enfant que ce n’était là qu’une simple crise de tétanie, aboutissement d’une longue et insupportable journée d’angoisse. Mais notre densité de chagrin a été semblable à celle qui fut déjà la nôtre après qu’on eut annoncé à la petite qu’elle allait perdre son bras. Et Clémence se laisse aller à un aveu longtemps repoussé : oui, sa crainte de mourir est permanente !
       — Mais qu’ai-je donc fait, dit-elle, pour mériter un tel châtiment, serai-je guérie un jour ? Non, je n’y crois plus. Plus je vais, plus je suis malade. Quel nouveau malheur m’attend encore demain ? Oh ! Papa ! comme j’ai eu peur de perdre ma main ! Serre-moi fort !
       Hier, Clémence a confié à sa sœur que son avenir était fichu, qu’elle serait toujours une handicapée, jamais guérie, qu’elle n’aurait jamais son bac, et que de toute façon elle allait mourir ; elle pleurait. Il avait fallu toute l’affection et la persuasion d’Émilie pour arracher sa sœur à ses noires et réalistes visions. Que la vie est triste, ici ce soir, alors qu’Émilie me raconte cela ! Et quel vertige dans les interrogations qui nous assaillent en ce début de semaine !


Lundi 28 octobre

       Le moral de Clémence fut si bas lors de la crise d’hier, que son état aujourd’hui ne peut que paraître bon. Incrédule que son bras subsistant ait pu échapper à la nouvelle amputation dont elle fut si certaine, c’est dans une étrange et triste euphorie qu’elle me décrit le gouffre d’où elle remonte. La certitude avec laquelle j’énonçai hier le peu de gravité la paralysie, et la raison que le recul me donne aujourd’hui, auréolent mon savoir et mon autorité tout en assurant déjà le crédit de mes futurs mensonges.
       C’est donc volontiers que Clémence m’offre à nouveau quelques échantillons de sa voix, avec des intonations joyeuses mieux simulées qu’hier. Mais vers treize heures une migraine la prend en même temps que reviennent des troubles visuels qui l’obligent à se retirer dans sa chambre. J’observe que sa joue droite est d’un rouge anormalement sombre ; la gauche n’a pas ce problème, elle dont la constante pâleur a toujours dénoncé l’irradiation accidentelle de juin 1988.


Mardi 29 octobre

       Clémence n’a pas toussé cette nuit et mon premier souci en me levant fut de vérifier qu’elle n’était pas morte.
       Un ami auquel j'ai confié ma crainte que Clémence ne meure cette semaine, me confirme que sa femme et l’une de ses collègues, infirmières, acceptent de se charger des soins finaux de Clémence. On peut leur téléphoner quelle que soit l’heure. Ô ma douleur !


Jeudi 31 octobre

       Stressés et attentifs aux bruits provenant de la chambre de Clémence, notre nuit a été pénible. Il faut avoir vécu ces interrogations de demi-sommeil pour savoir le poids de leurs angoisses. Le lever de la petite fut pitoyable, toutes ses douleurs physiques et morales se réveillant aussi et se conjuguant sur un mode amplificateur :
       — J’ai tous les malheurs possibles, pleure-t-elle.
       Garson a augmenté les doses de cortisone et prescrit divers autres calmants que Clémence ingurgite sans y croire, ce qui est peu, et sans que cela lui fasse quoi que ce soit, ce qui est pire.
       La toux a repris de plus belle aujourd’hui, et rien ne peut plus distraire Clémence : ni les bandes dessinées qu’on lui achète, ni d’autres lectures, ni le film télévisé qu’elle abandonne ce soir en proie à la douleur et au désespoir. Tous ses amis ont profité des vacances de la Toussaint pour partir et Clémence reste donc seule sur le canapé, silencieuse et les yeux clos, entourée de Papa et Maman qui chuchotent à voix basse les mêmes propos encourageants en chassant toujours leur même air de ne plus y croire.
       Au secours !
       Stéphanie, une amie de Clémence, lui a apporté aujourd’hui une statuette de la Vierge de Lourdes qu’on a placée sur la table derrière le canapé et d’où elle domine l’enfant allongée. Je ne suis ni croyant, ni superstitieux et encore moins fétichiste, mais je respecte l’amitié de Stéphanie présente dans ce petit objet. D’ailleurs le symbole maternel et spirituel de la Vierge ne m’a jamais déplu, et le retour à la Mère qu’est la mort trouve là une image sereine sinon rassurante.
Une carte d’Alain Quilici nous assure que Clémence est dans les prières des diverses communautés religieuses qu’il visite. À vrai dire nous connaissons peu Alain, mais au fur et à mesure qu’il prie pour nous et qu’il nous le dit, son amitié nous devient plus précieuse. Nous sommes pour toujours, hélas, des incroyants, mais voici que sa prière nous devient indispensable. Comment comprendre ?


Vendredi 1er novembre

       Vers midi Clémence a fait une crise de nerfs violente, hurlant qu’elle en avait marre et qu’elle voulait vivre, perdant sa respiration dans la confusion de sa toux et de ses pleurs. Sa joue droite était violacée et la fatigue de son visage effrayante. Nous étions tous là autour d’elle, comme si elle allait mourir à cet instant, ne sachant plus quoi dire ni quoi faire, chacun s’efforçant de ne pas pleurer aussi. Odile a fait avaler à la petite toutes sortes de médicaments qui pouvaient l’apaiser. Qu’importent désormais les excès nuisibles ou d’éventuelles incompatibilités : c’est la douleur qui est excessive, et tout le corps de Clémence qui devient lui-même incompatible avec la vie.
       Nous avons sorti Clémence en voiture cet après-midi, pour la première fois depuis plus de quinze jours, afin qu’elle revît les lieux qu’elle aime et où on lui assure qu’elle retournera bientôt. Notre promenade nous a menés le long de son circuit du samedi, lentement. La place Saint-Georges avait cependant été exclue du trajet, Clémence ne voulant pas risquer d’y être reconnue sous son actuelle apparence maladive ; elle veut qu’on n’ait d’elle que l’image bien connue de sa joie exubérante. Or l’image d’aujourd’hui n’est pas celle de la vraie Clémence, et c’est pourquoi cette promenade n’était pas la sienne et n’a apporté aucune gaieté sur son visage, mais seulement la tristesse d’un dépit, celui d’être transportée comme en pèlerinage sur le lieu de bonheurs déjà anciens. Était-ce un adieu ?
       Dans le courant de la semaine, alors que j’étais seul avec elle, Clémence m’a interrogé tout bas entre deux quintes de toux :
       — Papa, est-ce que j’ai un cancer ? Au Centre Claudius-Regaud on ne soigne que des cancers.
       Ce soir Clémence reparle de cancer, un plat que la publicité télévisée ressert en permanence, et j’en profite pour l’apaiser à l’aide des arguments les plus insidieux et les plus persuasifs — les plus mensongers aussi — que j’ai pu trouver.
        — Le Centre Claudius-Regaud, lui ai-je dit, est un hôpital particulier dont le rôle n’a jamais été de pratiquer des opérations chirurgicales, mais qui est spécialisé dans les soins à long terme de maladies diverses, dont la tienne Clémence, mais aussi de tuberculose, sida, et diverses maladies endocrines. Le cancer n’est que l’une des maladies soignées au Centre. Quant à ton « asthme », sa seule gravité est la longueur de sa guérison. Plus tu tousses, plus tu irrites tes voies respiratoires, et plus tu tousses encore. Le seul problème est donc de trouver le bon dosage de médicaments qui brisera l’amplification de ce processus instable. Cela prendra plusieurs semaines.
        — Oui mais Papa, me dit l’enfant qui meurt, je sens que mon poumon ne se gonfle pas quand je respire ; je respire difficilement par la bouche car j’ai une gêne au fond de la gorge qui me fait immédiatement tousser ; or mon rhume et la déformation de ma cloison nasale m’empêchent aussi de bien respirer par le nez. Qu’est-ce que je dois faire ?
       Que répondre ?
       L’ensemble de mon discours a fait cependant un certain effet puisqu’il semble avoir rendu à Clémence la volonté de croire à sa lutte. J’observe que sa confiance en moi reste intacte, et je sais que cela est dû à mon air assuré, mais aussi à la part de pessimisme que mon propos n’exclut pas : car en déplorant une gravité guérissable seulement à moyen terme, l’élimination de la gravité extrême et incurable devient ainsi crédible. Je soigne et préviens le désespoir de Clémence grâce à un aveu minimaliste dont le principe exclut la vérité totale. C’est de l’homéopathie psychologique.
       Mon propos savant soulage donc Clémence, et voyant que j’ai réponse à tout, voilà qu’elle me décrit ses moindres misères afin que je continue d’en minimiser la gravité. Toutefois si j’ai pu lui apporter quelque sécurité en éliminant les pires hypothèses, voilà bien la preuve que celles-ci lui rongent l’esprit, et la vérité est donc bien en elle, silencieuse et telle un autre cancer. Si je puis aujourd’hui en modifier le cours, je n’ai malheureusement pas accès à cette source.
       Sur mon conseil, Clémence ne parle donc plus qu’à voix basse pour ménager sa toux, et de temps en temps, rassurée et pleine d’espérance, elle me fait signe de revenir auprès d’elle pour ajouter un détail oublié dans la description qu’elle vient de me faire de ses douleurs, et pour s’assurer aussi que ce rajout n’altérera pas l’optimisme de mon diagnostic. Ou peut-être revient-elle à moi ainsi qu’un pénitent scrupuleux qui tiendrait à compléter à son confesseur l’accusation de sa faute, pour être bien certain de maximiser la vertu libératrice de son aveu.
       Il est 21 h 45 lorsque je termine d’écrire cela ; je vais vite maintenant rejoindre Clémence afin que la sécurité de ma présence lui assure la continuation du propos d’espoir que j’ai tenu tout à l’heure. Elle a ce soir tellement besoin de moi !


Samedi 2 novembre

       Clémence n’a pu dormir malgré de nouveaux somnifères, constamment en proie à sa toux et à la conjugaison de toutes ses autres douleurs. Après qu’elle eut vomi, vers quatre heures, j’ai dû la ventiler pour qu’elle retrouvât sa respiration. Odile et moi nous nous sommes levés une dizaine de fois, accourant aux nombreux appels de notre fille désespérée — ou les devançant — craignant qu’elle ne s’étouffât à chaque quinte de toux prolongée.
       Garson a dû revenir ce matin modifier la posologie de médicaments déjà prescrits hier, mais la toux était devenue si inquiétante dans l’après-midi que nous avons téléphoné à l’hôpital où un interne a prescrit un médicament à base de morphine. C’est une nouvelle phase de l’agonie de Clémence qui est ainsi engagée.
       Vers dix-huit heures cela va un peu mieux, et nous sommes soulagés à l’idée que la nuit sera plus calme que les précédentes. Nous mangeons même quelques huîtres en buvant du muscadet, un rite qui était le nôtre presque tous les samedis soir il y a quelques années, quand les enfants étaient petites et qu’elles regardaient Zorro à la télévision. Nous avons eu toujours une parfaite conscience de ces instants privilégiés de bonheur familial, véritables ponctuations de notre vie. Depuis, chaque fois que je bois du muscadet, c’est Zorro qui m’arrive à l’esprit, heureux porteur des messages de Pavlov et de Proust. Mais le vin de ce soir n’a plus ce goût-là ; peut-être est-il moins bon qu’il ne fut ? Ou peut-être le souvenir de ce bonheur ancien cherche-t-il à me fuir ? Zorro serait-il mort ?


Dimanche 3 novembre

       Christian, de retour de ses vacances de Toussaint, est passé à l’improviste. Mais Clémence n’a pas pu lui parler, tant elle toussait et tant elle était faible. Le jeune homme n’est resté que deux minutes, décontenancé de trouver son amie dans un tel état. Clémence, qui était allongée sur le canapé, n’a même pas eu la force de se retourner pour lui dire au revoir : sans le voir elle lui a fait seulement un signe en agitant sa main levée.
       La visite des Planet en fin d’après-midi nous a arrachés quelques instants à nos obsessions. Je crains toujours, quand ils viennent, que ce soit la dernière fois qu’ils voient Clémence. Ils nous disent le chagrin d’Eugénie face au lent effondrement de son amie. Eugénie reste perplexe devant les explications rationnelles et rassurantes que Clémence lui a toujours données et qui sont les miennes répétées avec persuasion pour mieux y croire elle-même. Clémence fait sien ce cheminement de certitudes qui la met à l’abri de l’impuissance de la médecine et des aléas d’une nouvelle rechute : la convalescence est difficile mais se déroule comme prévu vers une guérison prévue aussi, tout étant dans l’ordre normal des choses. En rassurant Eugénie, son miroir, Clémence essaie de se convaincre elle-même du mécanisme déterministe auquel s’agrippe son espoir.


Lundi 4 novembre

       L’écriture de mon journal m’apporte de moins en moins d’apaisement. La lutte devient trop inégale entre les événements qui se précipitent et cet exutoire de routine. Le soir, face à l’ordinateur, je ne retrouve plus les émotions ponctuelles ressenties dans la journée, tant la succession de celles-ci est devenue rapide et désordonnée. Ce paragraphe est écrit dans le séjour, à deux mètres de Clémence qui m’est cachée par le dossier du canapé ; je n’aperçois que ses cheveux émergeant de la montagne d’oreillers qui protège son dos et qui la maintient dans une position de respiration acceptable. Odile est assise à droite, caressant les pieds posés sur ses genoux. Voilà pour les images ; le son est fait du concert douloureux de la toux de Clémence et du bruit de la télévision que personne n’écoute ni regarde.
       Durant toute la soirée Clémence lutte contre sa toux : une toux refoulée qui se transforme en un petit grognement continu au fur et à mesure que sa retenue devient plus difficile, une voix sans mots, un gémissement de crispation, puis l’explosion de la quinte alors que, les yeux exorbités, la bouche ouverte, la langue à moitié sortie, les genoux relevés, la main unique crispée sur le coussin vertical du canapé, la petite s’abandonne à l’échec de sa vaine et douloureuse lutte. Toute la soirée nous sommes auprès de notre enfant, nos respirations synchronisées sur la sienne, déchirés et asphyxiés comme elle par ses épisodes convulsifs, soulagés et reprenant nous-mêmes notre souffle lorsque s’arrête la quinte, la ventilant pour l’aider à reprendre vie, lui faisant boire un peu d’eau pour adoucir ses voies irritées, et résignés à tout recommencer une minute plus tard lorsque pointent les premiers signes d’un nouveau cycle. Et nous simulons l’indifférence pour ne pas accentuer l’inquiétude de l’enfant ni prendre ainsi le moindre risque de faire diverger encore plus ce processus incontrôlable. Notre crainte, en effet, est que Clémence ne vomisse le précieux cachet de morphine péniblement avalé tout à l’heure et qui est porteur d’un maigre espoir de nuit calme.


Mardi 5 novembre

       J’avais deux places pour assister ce soir à une pièce de théâtre jouée par la Comédie Française. Mais plus de tel théâtre en spectateurs pour nous, notre place est là où est notre rôle, dans la tragédie bien réelle dont nous sommes les acteurs.
       Au chapitre des nouvelles du jour dans l’escalade de l’horreur, en voici deux qui ne changeront rien au destin de Clémence : son sein droit est complètement tuméfié, et la partie droite de sa mâchoire inférieure est devenue douloureuse. Les explications d’Odile : d’une part un petit dérèglement hormonal dû à la fatigue et aux médicaments, et de l’autre des névralgies imputables à l’immobilité prolongée. Évident, non ?


Mercredi 6 novembre

       Afin de ne pas être dérangée par la toux incessante de Clémence et par nos allers et venues nocturnes, Émilie dort désormais dans le studio. J’ai eu du mal à me résigner à cette nécessité, craignant que l’exil obligé de sa sœur ne soit éprouvé par Clémence comme un nouveau désordre familial apporté par sa maladie. Mais elle ne dira rien qui puisse être perçu comme une plainte : nous connaissons son courage. Et de toute façon elle ne dit plus rien, tout va trop vite pour sa compréhension, ses interrogations sont vaines, et elle sent bien que les nôtres le deviennent aussi.
       Comme elle souffre trop dans son lit, nous avons installé Clémence dans le salon, plus vivant qu’une chambre et dont le canapé convient mieux que son lit aux nouvelles positions obligées de son dos. Depuis une semaine elle ne s’en relève plus, enveloppée d’oreillers, et elle y passe toutes ses nuits et ses journées. Comme son état n’ira pas en s’améliorant, elle ne vivra plus désormais que là : un port final au carrefour de notre vie familiale.
       Tous les jours de Clémence sont absolument identiques. Trop affaiblie, elle ne s’habille plus et reste en pyjama toute la journée, les jolis collants achetés récemment restant hors de ses préoccupations. Adieu donc à une coquetterie qui, pourtant, ne fut pas peu de chose.
       Vers huit heures, après ses violents vomissements matinaux, Odile lui fait sa toilette. Complètement K.O. après cet effort et sous l’effet naissant de la morphine, la petite reste ensuite prostrée dans sa position favorite, assise sur le canapé et le front posé sur son genou droit relevé. Avec un peu de chance elle ne vomira pas la nourriture qu’on lui porte vers neuf heures ; puis un long repos s’impose. La télévision reste toujours allumée ; Clémence ne la regarde que par intermittences, incapable de suivre un feuilleton complet, et n’y recherchant que les bruits de l’optimisme et de la gaieté des autres, les bruits de la vie. Elle mange un peu à midi, puis tout l’après-midi se passe dans la même torpeur que la matinée. Elle vomit très souvent l’eau qu’elle réclame en permanence par petites gorgées, et une bassine doit toujours rester auprès d’elle, avec le verre d’eau. Sa respiration étant difficile, il faut aussi la ventiler, et nous avons posé un ventilateur électrique sur la table basse près du canapé ; mais comme Clémence trouve que ce courant d’air est trop faible ou trop fort, notre agitation fréquente d’un journal, selon son souhait, fait mieux son affaire.
       La télécommande de la télévision reste le seul lien actif de Clémence avec le monde extérieur, et le gage qu’elle peut encore organiser son temps ; c’est bien peu mais ce n’est pas rien. Clémence ne s’en sépare jamais. De temps en temps elle émerge de son brouillard, change de chaîne, puis replonge. Même la nuit, lorsque sa mère la quitte, la télécommande lui est devenue aussi indispensable que son cher petit Ouistiti.
       Plus de télévision pour moi, puisque Clémence est dans le salon jours et nuits, et plus de bureau non plus puisque le studio est occupé par Émilie. Exclu de mes deux univers, j’ai installé un ordinateur dans la chambre de Clémence, et c’est replié ici, dans ce domaine déserté, que je décris désormais l’agonie de la petite absente. Un jeu de réflexes m’occupe parfois, abrutissant et vers lequel je canalise l’énergie que je m’efforce de ne pas manifester ailleurs sous une forme mentale désespérée.
       Seuls les gens qui connaissent la douceur et l’instinct maternel d’Odile peuvent imaginer la totalité du don d’elle-même qu’elle fait à sa fille. Clémence nous quitte donc lentement dans un véritable bain d’amour. Sous l’effet de tous les médicaments qui l’abrutissent, elle a perdu quelques références de temps, et dès qu’Odile s’absente elle l’appelle aussitôt comme si elle était partie depuis longtemps, craignant d’avoir perdu ses caresses et la chaleur de son attention, et ne désirant rien d’autre que d’être enveloppée de l’infinité de sa mère.


Jeudi 7 novembre

       Malgré tout je suis allé aujourd’hui au déballage du salon des antiquaires, plus pour satisfaire un instinct que pour alimenter une passion. J’ai traîné mon chagrin dans les allées parcourues indéfiniment dans un inhabituel et total désintérêt des choses, presque dans le dégoût de cette vitale et insignifiante nécessité d’être là. Des amis antiquaires m’ont cordialement invité à déjeuner sur leur stand, un pique-nique de fête préparé par leurs épouses, et leur amitié à tous m’a fait chaud au cœur dans la grande solitude et l’ennui où je me trouvais soudain, loin, si loin de Clémence.


Vendredi 8 novembre

       La soirée d’hier fut atroce encore, et une violente lassitude m’obligea à fuir tôt l’ambiance dramatique et stressante qu’orchestrait la toux douloureuse de Clémence, abandonnant Odile à cet infernal concert.
       Dans la nuit la petite m’a appelé :
       — Papa, je ne sais pas ce que j’ai, je n’arrive plus à respirer comme avant, je perds ma grande respiration.
Puis, profitant de ma présence et de l’audace que venait de lui donner l’aveu de ce nouvel inconfort :
       — Tu es sûr Papa que je n’ai pas un cancer au poumon ?
Est-ce mépriser la dignité de Clémence que de ne pas lui donner l’occasion d’avouer totalement ses craintes et ses angoisses ? Est-ce mépriser sa dignité que de l’obliger à demeurer dans l’ignorance d’une vérité que tout son être avoue et crie ? Je ne sais plus. En fait, il est évident que Clémence ne me croit pas, ne me croit plus, ne m’a jamais vraiment cru ; le masque de la vérité ne fut jamais qu’un moyen, inventé d’abord par nous puis accepté par elle, non pour fuir mais seulement pour ne pas aborder de front un vérité trop douloureuse, une vérité inutile. Imaginant qu’il n’est pire détresse que celle de parents face au désespoir de leur enfant, c’est par amour que Clémence nous aura tenu à l’écart de ses doutes, qu’elle aura accepté de feindre l’ignorance de son mal. Ainsi que je l’ai déjà écrit sous diverses formes, cette généreuse et intelligente enfant aura ainsi vécu dans un confort factice et obligé, sans les affres de la certitude avouée, mais sans que lui soit enlevée l’élévation spirituelle de l’angoisse.
       Je souhaiterais toutefois que dans la fraction de seconde qui précédera sa mort, Clémence ait véritablement conscience de son départ. Ce désespoir absolu marquerait entre elle et moi le début du long et essentiel dialogue sans cesse évacué, et l’écroulement, enfin, du mur de difficiles mensonges protecteurs sans cesse érigé et colmaté.
        C’est par hasard que ces réflexions trouvaient écho aujourd’hui dans une lettre d’une amie qui s’inquiète de savoir si nous cachons toujours sa vérité à Clémence. Invoquant le droit pour celle-ci d’accéder à la dignité ultime d’assumer sa mort, Catherine suggère que l’intelligence de Clémence devrait effacer nos réticences et autres scrupules prétextés par son jeune âge. La lettre de Catherine est sûrement l’incursion la plus audacieuse qui ait été faite dans notre chagrin, mais je suis loin de m’en plaindre. D’abord parce que la crainte de nous voir commettre une erreur vis à vis de Clémence et de nous-mêmes révèle une amitié réelle ; et aussi parce que sa lettre alimente les interrogations qui tournent en rond dans ma tête depuis longtemps et qu’elle leur donne enfin un répondant.
       Il est clair cependant que je ne puis souscrire aux conseils suggérés de Catherine, car dans l’aveu à Clémence de sa vérité, je vois plus le risque de désespoir que les avantages tirés d’un hypothétique grandissement d’âme. D’ailleurs, comme je l’ai dit plus haut, il n’est pas certain que Clémence soit ou demeure dans l’ignorance de cette vérité ; la connaissance, ou l’appréhension qu’elle en a, est interne et subtile. Je pense que nous n’avons d’autre alternative que de poursuivre dans la voie commencée, le temps qui reste étant trop court pour qu’un changement de notre attitude et un déballage de la vérité puissent être perçus par Clémence comme autre chose qu’une monstrueuse rupture.
       La question de l’euthanasie non plus n’est pas étrangère à mes pensées. La mort ainsi provoquée doit être une délivrance, autant morale que physique, acceptée par un malade lucide, conscient de l’issue proche et ayant déjà assumé son départ ; cela étant, la mort elle-même n’est plus qu’une étape, dont la nature du dénouement, naturelle ou aidée, n’est plus l’essentiel. Par contre je ne puis me résigner à accepter un geste euthanasique pour quelqu’un qui garde un soupçon de bonheur et d’espoir, le soulagement apporté n’étant seulement alors qu’une insuffisante libération physique. Ayant choisi toujours d’entretenir l’espoir de Clémence en lui cachant le sort proche qui lui est promis, ce serait une incompatibilité de principe que nos actions ne fissent pas de même que nos paroles, et plus qu’une marque d’irrespect envers elle, ce serait un crime.
Dans la soirée nous avons fait revenir Garson pour compléter l’ordonnance de morphine. En effet lundi sera jour férié, et puisque la petite a vomi quelques uns des précieux cachets, nous aurions été en manque. Ceux-ci étant prescrits à l’unité, il importait de tout prévoir avant le week-end, et voilà qui est donc fait. Avec cela Garson prescrit un autre médicament qui doit anesthésier le larynx de Clémence pour atténuer sa toux, un autre pour compenser son manque d’appétit, un autre pour ceci, un autre encore pour cela… Notre appartement devient une véritable pharmacie qu’Odile connaît et gère admirablement.
       Garson m’a confié que Clémence s’est considérablement affaiblie depuis sa visite d’avant-hier, et que tous ces médicaments de confort ne seront pas de long usage.


Dimanche 10 novembre

       Clémence a eu une syncope au cabinet ce matin, et en la portant jusqu’au canapé nous pensions qu’elle mourait. Elle ne se nourrit plus, sa faiblesse est extrême, et c’est par grognements inarticulés qu’elle réclame à boire, le seul désir qu’elle formule. Eugénie, qui était déjà passée hier, est revenue aujourd’hui assister encore son amie dans sa descente. Mais Clémence n’a pas eu la force de parler ni même d’ouvrir les yeux, et Eugénie est restée assise et silencieuse, face aux perpétuels et inconscients gémissements.
       J’ai passé une partie de l’après-midi dans le studio, m’occupant à encadrer des gravures, arrangeant l’organisation des tableaux ainsi que j’aime le faire. Clémence ne viendra plus ici le dimanche regarder en cachette des petits feuilletons télévisés. Elle disait toujours :
       — Je vais dans le petit studio…
       Puis elle s’y enfuyait. Elle aimait cet endroit avec ses meubles et la décoration qui porte la trace de mes excès : mon bureau et son refuge. Que j’aimais quand elle venait là ! Que sont dérisoires aujourd’hui les beautés du havre qui recueille mon chagrin, et cette pièce où sont accumulées tant de recherche et de passion est vide de sa véritable raison. Déjà donc l’absence de Clémence ici.
       Clémence sent sa main « lointaine et minuscule ». Émilie la masse et fait faire à sa sœur des exercices de gymnastique, un jeu « comme quand elles étaient petites ».


Lundi 11 novembre

       Sachant qu’il n’y aura pas de guérison tant qu’elle sera aussi faible et ne pourra s’alimenter convenablement, la fréquence de ses vomissements commence à engendrer chez Clémence un début de panique. Dans la soirée, voici qu’elle réclame une balance, mais, chancelante, elle est incapable d’y lire son poids ; de toute façon, Émilie avait prévenu le danger et appuyait du pied pour fausser l’indication.
       Au dîner Odile avait fait des choux de Bruxelles, pour nous. Bien qu’elle déteste cela, Clémence en avait toutefois demandé, puisqu’on ne peut vivre sans manger. N’en pouvant plus d’avaler sans appétit :
       — Est-ce que j’ai assez mangé ? demande-t-elle d’une voix qui supplie la réponse qu’elle espère.
       Puis elle s’endort dans l’illusion d’avoir assuré la permanence de ses forces et remonté un peu le dramatique courant qui l’entraîne. Mais les trois petits choux seront sans doute vomis dans la soirée, et le dérisoire effort de les avaler n’aura guère prouvé, une fois de plus, que la dérive tragique de Clémence et son effort désespéré de s’accrocher à la vie.


Samedi 16 novembre

       Sans doute Clémence allait-elle un peu mieux depuis quelques jours. Sa toux n’était plus permanente, et le lait survitaminé qu’elle s’est mise à boire par nécessité semblait avoir ralenti son affaiblissement. Son courage n’attendait que cela pour refaire surface, et le voilà qui se manifestait par un désir de s’alimenter de façon encore plus consistante — malgré des vomissements laissant vains ces efforts — et aussi par sa volonté de retourner à l’école, rien que cela !
       Mais voilà, cette pause est terminée, et la nuit que nous venons de passer a été atroce à nouveau. La toux est revenue, les difficultés respiratoires s’amplifient, et les nouvelles douleurs à l’épaule deviennent insupportables. Hier soir j’ai dû procéder à un long massage, et Odile a fait de même durant la nuit. Mais ce sont surtout des contacts physiques que recherche Clémence, des contacts de vie et de tendresse. Nous la touchons donc, nos massages n’étant que des caresses déguisées, et c’est l’amour qui fait vibrer nos âmes au bout de nos doigts.
       Tous les samedis nous continuons à faire nos bons dîners habituels, et au menu de ce soir il y avait des huîtres et un excellent rôti de bœuf accompagné de pâtes fraîches ; la sauce béarnaise qu’Odile prépare si bien et dont la senteur vinaigrée et piquante embaumait l’appartement longtemps avant le repas, nous avait fait anticiper toute la soirée sur le délice qui allait suivre. Un bon vin de Beaune accompagnait cela et une kyrielle de fromages nous attendaient enfin.
       Clémence était sur le canapé, mais nous allions souvent vers elle pour qu’elle fût près de nous, et aussi pour lui porter quelques petits morceaux bien choisis et particulièrement tendres, afin que malgré tout elle restât bien participante à cette tradition familiale dont elle est — et sera toujours — indispensable au bonheur.
Après le repas, Clémence a voulu se lever pour s’asseoir dans un fauteuil, comme nous, et s’extraire ainsi de l’enveloppement morbide du canapé : « Il faut bien que je commence à me lever », expliqua-t-elle entre deux quintes de toux. C’était la première fois depuis plus de quinze jours qu’elle quittait le canapé. Mais, vaincue par la fatigue, elle retourna s’allonger au bout de quelques minutes, alors que nous la félicitions pour ce début de convalescence.
       Clémence fait des efforts considérables pour s’aider à guérir. On lui a souvent dit que la volonté, l’optimisme, le courage, l’espoir pouvaient être des moteurs de guérison : en voilà donc ! et elle met naïvement tout ce qu’elle a dans la lutte. Toutes ses armes sont là, mais ce ne sont que des armes de pacotille et de théâtre, dérisoires et ridicules. Oui, vaine est la volonté de notre petite mourante, si maigre et si blanche ce soir, et impuissante est son énergie. Merci Clémence pour ta volonté d’être heureuse, merci pour ton exemple, et merci encore pour ta leçon d’espoir qui nous ordonne, à nous, de ne pas sombrer.


Dimanche 17 novembre

       De là où elle est, Clémence épie toujours notre conversation, guettant ce qui la concerne et y cherchant une vérité qu’on lui cacherait. Alors qu’Odile et moi chuchotions à voix basse en prenant notre café après le déjeuner, la télévision s’est brusquement éteinte, révélant et amplifiant notre propos dans le silence soudain apparu. C’était Clémence qui, pour mieux nous entendre, avait actionné la télécommande puis qui, dans un faux sommeil, cachait l’aveu de son subterfuge et enfouissait sa crainte dévoilée.
       Plus tard dans l’après-midi, elle a eu un court moment de délire et nous avons eu très peur : elle s’inquiétait de la couleur de l’eau. Souvent aussi elle murmure des mots inintelligibles, et nous nous précipitons auprès d’elle, la priant de répéter. Mais, retournée à son abîme lointain, elle est trop fatiguée pour répondre, et ses petits mots évaporés nous sont perdus à jamais !

       Venant dans le studio en début d’après-midi, pour écrire et y rêver de l’image dominicale ancienne de mes enfants accrochées à leur feuilleton télévisé, j’allume la radio au moment précis où commence la Rhapsodie pour alto et chœur d’hommes de Brahms. J’ai déjà décrit ici l’effet que font sur moi les accents funèbres de cette musique somptueuse. Sur un disque acheté au Canada il y a très longtemps, ce chant prolonge admirablement le Requiem Allemand, et j’ai longtemps cru qu’il en faisait partie. Combien de fois n’ai-je pas ainsi écouté la rhapsodie, religieusement et recueilli dans le souvenir d’êtres chers ! Le hasard fait que ce chant s’élève au moment même où j’arrive confier à mon journal les nouvelles craintes apparues en ce jour : oui, c’est un présage qui me prépare à la mort de Clémence, et ce n’est que par volonté que je résiste à l’émotion que m’apporte le chant sobre, grandiose et parfait.


Lundi 18 novembre

       Clémence !


Mardi 19 novembre

       Dépassée par sa fatigue, ses douleurs, sa toux, sa respiration difficile, son manque total d’appétit, sa faiblesse, ses bouffées de chaleur, ses palpitations cardiaques…, Clémence se demande comment et quand elle va pouvoir guérir alors que nulle amélioration n’est survenue en trois semaines et que chaque jour continue à se révéler pire que le précédent : « je ne suis plus qu’un légume », « mon année scolaire est fichue », « je vais mourir »… Pour toute réponse nous nous indignons contre l’absurdité de ces propos et le laisser-aller qu’ils révèlent. Et Clémence pleure.
       Sa détresse ne vient pas seulement de ses maux physiques ; désespérée, elle est aussi en train d’apercevoir sa mort dans les évidences que lui désigne une implacable logique. Après avoir subi tant de contrôles médicaux durant les trois années passées, voici que Roché ne la voit plus alors qu’elle n’a jamais été aussi malade ! La transporter pour rien au Centre Claudius-Regaud serait absurde. Mais cependant, pour des raisons seulement humaines, je souhaiterais que Roché voie Clémence avant qu’elle meure. Quatre longues années passées à vivre le même combat et le même espoir ne méritent pas cet éloignement final. Et même si l’observation de mille souffrances est le lot quotidien et banal de Roché, j’aimerais qu’il partage, tout près d’elle et dans sa dernière intimité, un peu du désespoir ultime de sa petite malade. Si Clémence prend conscience de sa mort, au moins qu’elle sache que tous ses proches la retiennent et l’aiment. Et Roché est bien sûr de ceux-là.
       J’ai donc joint Roché sous le prétexte de l’informer de l’état de Clémence, et pour lui dire mon dépit que plus rien ne soit fait. Il a alors proposé de passer à l’appartement si cela était susceptible de faire plaisir à la petite. Roché n’a pas été dupe, et il a compris que je souhaitais qu’il vienne dire adieu à Clémence mourante. C’est un homme de cœur — quatre années passées à le connaître nous l’assurent — et je le remercie d’avoir lui-même proposé de venir. J’avais tellement craint qu’il ne le fît pas !
       En prévision de cette visite, Émilie et Odile ont donné un shampooing à Clémence. La voici toute propre, ses cheveux sentent bon, et nous y promenons ce soir nos doigts et nos lèvres.


Jeudi 21 novembre

       Je me suis rendu aujourd’hui dans la Creuse, à Royère, un village lointain et perdu aux confins du Limousin, pour assister aux obsèques du père d’Henri Planet.
        Clémence avait passé une dizaine de jours à Royère, avec Eugénie, au cours de l’été qui suivit son amputation, et les parents d’Henri avaient été adorables envers elle. Cette sortie de Clémence avait été la première depuis le début de sa maladie, et elle lui avait donné beaucoup d’espoir au travers d’une santé qui revenait enfin et d’une autonomie qu’elle découvrait possible.
Quand je suis arrivé, vers midi, le village était désert, le temps était sinistre, il neigeait un peu ; et le cercueil du père d’Henri était dans une voiture arrivée de Paris, près de l’église, délaissé un instant dans l’attente de la cérémonie. J’eus pitié, et je restai là un moment près de lui en pensant que bientôt le corps de notre petite Clémence nous attendrait ainsi, à Carantec ; toute cette journée ne fut dans mon esprit qu’une projection vers la fin de Clémence.
       Au cimetière, j’ai touché le cercueil, un geste pour marquer ma piété, assurer le père d’Henri de la pensée de Clémence, et aussi, déjà, pour lui annoncer une visite prochaine.
       Sur les bords du lac de Vassivière, j’ai effectué ensuite un pèlerinage là où Clémence avait donc pris l’an dernier ses premiers instants de liberté. J’ai marché là où elle s’était promenée, j’ai rêvé là où elle s’était amusée, mais j’ai pleuré là où elle avait ri. Et dans la maison de la Mamie, j’ai demandé à voir la petite chambre qu’elle avait partagée avec Eugénie et qui renfermait encore leurs confidences juvéniles et complices. Que de rires avaient dû résonner ici !
       De retour à Toulouse après cinq heures de route difficile, je craignis que Clémence ne fût morte en mon absence, et avant de monter l’escalier je m’étais déjà préparé au pire. Mais non, la chère enfant attendait mon retour et mon récit ; et j’ai donc parcouru à nouveau les ruelles de Royère avec elle, alors que mes références nous permettaient maintenant de localiser ensemble quelques uns de ses souvenirs. Je lui ai décrit sa petite chambre, avec la tapisserie à décor de bateaux et le tableau vieillot d’une petite fille tenant sa poupée. Clémence souriait, et d’un filet de voix retrouvée elle participait même un peu, par instants, à cette évocation heureuse.
       J’ai transmis à Clémence l’affection de la grand-mère d’Eugénie, ainsi que celle, tendre et massive, de tous les Planet réunis. Leur amitié est parmi ce que nous avons de plus précieux, et ma participation à leur peine fut bien réelle. Auprès d’eux tous, ma présence symbolisa la reconnaissance que je leur dois, mon immense amitié, mais aussi la tragique continuité de ma fille qui s’en va et qu’ils auront tant aimée. Aucune distance ni aucune fatigue n’auraient pu justifier mon absence à Royère : ma place là-bas était une évidence !


Samedi 23 novembre

       Roché est donc passé en fin de matinée ; Clémence a pleuré en lui décrivant ses souffrances et en confiant à son seul possible sauveur son angoisse de ne jamais guérir. Celui-ci n’a pu que l’inciter à beaucoup de patience encore, et il a été parfait de persuasion et de gentillesse. Clémence avait même retrouvé un soupçon de sécurité après que la médecine lui eut confirmé nos propos d’espoir, mais la journée se poursuit toutefois dans l’affreuse continuité des précédentes.
En aparté Roché m’a dit que l’état de Clémence est terminal, qu’un rien peut désormais l’emporter, mais aussi qu’elle peut rester encore quelques semaines comme cela. Aucune opération du poumon n’est envisageable à cause de la généralisation de la maladie. D’ailleurs la petite est tellement faible qu’elle ne s’en remettrait pas.
       Tout le monde, à l’école et dans notre environnement, connaît désormais le sort de Clémence, et nous recevons beaucoup de témoignages de sympathie. Un employé de l’école, Mr Cassou, qui aime bien la petite et qui est soucieux d’elle, nous a fait parvenir deux bouteilles de vin de Bordeaux « à boire en famille ». Clémence a signé ma lettre de remerciement mais la paralysie partielle de ses doigts l’empêchait de tenir correctement un stylo, et son écriture était aussi déformée que l’est tout son corps.
       Un professeur de Clémence qui téléphone souvent et dont la gentillesse et le chagrin nous touchent beaucoup, lui a fait aussi porter par sa fille, charmante, un petit cadeau ainsi que la lettre suivante :

       Clémence,

       Aujourd’hui 23 novembre : Saint Clément.
       J’ignore la vie de Saint Clément, ses qualités, sa sainteté,
       mais je connais Clémence :

              Clémence courage,
              Clémence enthousiasme,
              Clémence exubérance,
              Clémence battante,
              Clémence espérance,
              Clémence patience.
                     Bonne fête à toi et à ta famille.
 
                                                        Elisabeth P.


       Mes yeux s’embuent, l’émotion serre ma gorge et me fait mal. Oui, la Clémence qu’on nous décrit, c’est bien celle-là notre si chère petite !


Lundi 25 novembre

       Vers trois heures Odile me téléphone au bureau pour me dire d’arriver vite : Clémence ne se sent pas bien et se plaint de troubles visuels. Je rentre en catastrophe, craignant qu’elle ne meure avant que j’arrive, et je la trouve dans un inimaginable état de détresse :
       — Papa, appelle vite un médecin, je ne peux plus bouger mes doigts, je ne vois plus de l’œil gauche. Ô Papa, ne me laisse pas !
       Appeler un médecin ne servirait à rien, et l’explication que je donne est une simple baisse de tension artérielle due à une alimentation nulle depuis hier midi. Et je caresse longtemps la main immobile, l’embrassant souvent, et Clémence murmure parfois : « encore, Papa ! » Son élocution devient difficile ensuite, elle et elle confond tous les mots. Sous l’effet des calmants elle s’endort bientôt dans un état semi-comateux.
       Clémence s’était donc endormie, la pièce était calme, les volets avaient été fermés afin que la lumière n’agressât pas le regard qui plongeait dans la nuit. Odile et moi nous sommes restés tout le reste de l’après-midi, assis en face de notre enfant, forts l’un auprès de l’autre, convaincus qu’elle mourait, et surveillant sa respiration haletante, les yeux fixés sur les mouvements de sa poitrine. Parfois une irrégularité du rythme nous laissait croire durant une fraction de seconde qu’elle était morte.
        Nous étions tout près de notre petite fille, au bout de sa vie, et j’aurais presque souhaité que ses souffrances s’arrêtassent ici, entourée du maximum d’amour qu’il soit possible. Nous étions prêts. Mais non, le sort avait décidé qu’elle n’avait pas encore assez souffert.
       Dans la soirée, la paralysie de la main, qui avait disparu, revient partiellement avec des vomissements et des maux de tête ; dans le désespoir retrouvé avec la lucidité, l’enfant prend une parfaite conscience de l’accélération du moment :
       — Je vais mourir, balbutie-t-elle.


Mardi 26 novembre

       Je me suis levé plusieurs fois durant la nuit pour m’assurer que Clémence respirait. Vers trois heures c’est elle qui m’a appelé :
       — Regarde ! a-t-elle murmuré.
       Et de son bras levé pendait sa main complètement paralysée !
       — Qu’est-ce que je vais devenir, pleurait-elle, je vais être handicapée jusqu’à la fin de ma vie !
        Odile et moi avons profité de son état somnolent et peu conscient pour minimiser encore cette nouvelle catastrophe, invoquant que la même paralysie était déjà survenue hier et n’avait duré que quelques heures, ce qui prouvait bien sa réversibilité.
       Mais Clémence perdait rapidement tout sens des choses. Voici qu’elle demandait à sa mère d’essuyer son front au lieu de son menton, parlait de son nez au lieu de ses yeux, puis s’inquiétait de quand elle retrouverait l’usage de son pied. Son élocution était inarticulée et ses phrases à peine perceptibles.
       Comme si la douleur physique n’avait pas été suffisante, voici donc qu’arrivait l’horreur maximale, la détresse ultime, celle qui avait alimenté les pires cauchemars de Clémence depuis un an et que nous n’imaginions même pas tant elle était excessive : la perte de la main unique et tant chérie. Notre anéantissement fut tel en cette nuit que nous souhaitâmes vraiment alors que son cerveau demeurât à jamais insensible autant que sa main, et que l’enfant n’eût jamais conscience de cette injure finale.
       Lassée du canapé, et pour forcer l’évolution vers son aller-mieux, Clémence est installée ce soir dans le fauteuil voltaire, la place qui fut toujours la sienne depuis quatre ans. Sa lucidité complète est revenue, et elle m’accueille en pleurant, me regardant droit dans les yeux, de son air le plus persuasif et exigeant, dans une supplique désespérée de l’impossible :
       — Papa, il faut que je guérisse vite, très vite… Je n’en peux plus de souffrir, de vomir, de ne manger que des médicaments, boire des cochonneries… Je perds ma main, je vais mourir, je veux mourir. Tu entends, Papa : je VEUX mourir. Ô comme je suis malheureuse !
       On dit que les plus grands bonheurs ne viennent qu’après des souffrances équivalentes, comme si l’addition des uns et des autres devait toujours rester neutre. Quel est donc cet immense bonheur qui attendrait Clémence ?

       Clémence aime sa famille au delà de l’imaginable, et ce n’est pas seulement à cause de l’extraordinaire attention qui lui a été prodiguée depuis le début de sa maladie. Un exceptionnel sentiment familial est dans sa nature, et il fait notre bonheur depuis qu’elle est toute petite. Maintenant qu’Odile est présente jour et nuit auprès de sa fille agonisante, dans un débordement d’amour et de disponibilité que je ne pourrais même pas décrire, le sentiment de Clémence pour sa mère est porté à son paroxysme.
       Vers six heures et demie Odile a laissé échapper un petit cri d’étonnement alors qu’une dent de son bridge s’était soudainement décollée. Clémence, arrachée à sa torpeur, a cru qu’il était arrivé quelque chose de grave à sa mère, et elle a eu un véritable début de panique, du même ordre que celui d’hier lorsque ses doigts s’étaient arrêtés de bouger. Du fond de son incompréhension, elle a poussé un cri de terreur en imaginant le pire pour sa mère admirable et tant adorée, sa chair première. Nous l’avons vite apaisée, bien sûr, mais après cela elle n’a plus pensé à sa propre souffrance, comme si elle venait d’échapper à pire encore, et ne s’inquiétant plus seulement que pour sa mère. Cette angoisse généreuse n’a eu de répit que quand Odile fut partie chez le dentiste et que Clémence fut certaine alors que sa mère ne souffrirait pas. Ô quel amour révélé en ce délire !
       Odile pleure.


Mercredi 27 novembre

       Vers huit heures et demie ce matin, l’état de Clémence était encore devenu extrême. Je n’osais partir au bureau et la laisser ainsi. Elle n’avait plus la force de dire un seul mot et ne répondait aux questions que par des syllabes isolées que nous interprétions ; de violentes douleurs apparues durant la nuit à l’épaule gauche et sous le sein, lui devenaient atroces. Elle se tenait assise sur le canapé, la tête posée sur un genou relevé, et de temps en temps elle demandait qu’on la penchât en avant pour qu’elle pût tousser, mieux respirer, ou pour chercher une position qui aurait pu apaiser ses nouvelles souffrances. La mobilité de sa main s’était-elle améliorée ? « Quelle main ? » fut sa seule réponse. Heureusement que, dans l’état comateux qui la gagnait, Clémence ne s’apercevait pas que sa main devenait à nouveau complètement molle.
       Vers neuf heures, alors qu’Odile était allée faire quelques courses dans le quartier, l’état de Clémence est devenu brusquement critique, elle luttait pour vivre. Odile est rentrée après des minutes qui me parurent des heures, tant j’avais craint que Clémence ne mourût sans que sa mère fût là. Puis nous sommes restés tous les trois ensemble, attendant encore la terrible délivrance qui n’arriverait pas.


Vendredi 29 novembre

       Rien ne pouvant être pire qu’avant-hier, cela va donc mieux. Un semblant d’appétit semble même être revenu, et bien que Clémence reste toujours dans un état semi-comateux durant la matinée, elle est bien éveillée dans la soirée et s’efforce de trouver quelque chose à dire. C’est assurément sa meilleure condition depuis trois semaines.
       Mais un triste pendant d’espoirs, plus cruel encore que la douleur, accompagne cette illusion éphémère : voilà Clémence qui veut marcher seule, s’écroule, se relève, et qui décide que dans une semaine elle sera à l’école. Allons, demain il n’y paraîtra plus de ces velléités incongrues, alors que l’ombre aura encore aspiré un peu plus l’enfant et étouffé les racines de ses indécents sursauts.
       C’est parce que Clémence va mieux qu’elle se rend compte aussi que tout va mal : sa lucidité revenue lui montre la vanité de son souhait et la misère de son espoir. Mieux elle va, et donc plus elle est triste. Aussi la relative pause et le petit réveil d’aujourd’hui nous peinent autant qu’ils nous réjouissent, car la prochaine rechute n’en sera que plus douloureuse encore lorsque s’éteindront les cruels espoirs que Clémence y a puisés ; et c’est pourquoi j’appréhende toujours qu’elle aille mieux, cet étrange et insupportable paradoxe étant la traduction de mon désespoir à moi.


Lundi 2 décembre

       Au début du mois de novembre Odile s’était mise en arrêt de travail, tant la mort de Clémence nous paraissait alors imminente. Mais l’état de la petite, devenu stationnaire, ne nécessite plus une présence constante auprès d’elle, et à partir de la semaine prochaine sa garde va être désormais optimisée selon tous nos horaires et celui de la femme de ménage. Certes Odile est prête à tout pour offrir un peu de confort à sa fille mourante, mais elle se rend compte aussi de la fatigue où elle se laisse entraîner par piété et par devoir. Car en vivant Clémence en un excès permanent, elle se détache de bien des choses au détriment évident de sa propre santé et de notre équilibre à tous.
       Odile et moi faisons front côte à côte, ensemble souvent, et aussi chacun séparément à sa façon. Mais l’instinct maternel est bien là, irremplaçable, et la disproportion de nos disponibilités crée une énorme différence dans nos comportements. J’ai lu dans une revue que les couples sont souvent déstabilisés et peuvent se briser à la fin d’un tel vécu, soit que l’un cherche à fuir pour masquer son écart de comportement avec l’autre (incapable de suivre Odile dans son excès naturel, c’est un peu ce que je fais déjà, moi, dans la rédaction de ce journal) ; soit que chacun ne veuille plus voir ensuite sur le visage de l’autre la rémanence des malheurs passés.
        Nous n’arriverons pas à cette solution douloureuse, loin de là, mais une distance s’est quand même établie entre Odile et moi, traduisant notre vécu mental disjoint de la maladie et de l’agonie de Clémence. Cependant nos quotidiens furent à ce point enchevêtrés par nos actions et notre synergie, que ce n’est pas un petit paradoxe de dire que le même mécanisme qui semble nous éloigner est aussi celui qui nous rapproche et nous unit.


Mercredi 4 décembre

       Le moignon de Clémence grossit et durcit, et elle craint que ce ne soit là une nouvelle « bosse ». Pour la préserver encore, je lui montre ma totale insouciance de la nouvelle peur qu’elle vient d’exprimer. Et c’est vrai que cela m’affecte peu, puisque l’infini ajouté à l’infini reste l’infini, et qu’une tumeur de plus ne changerait rien à son destin. C’est donc mon désespoir, déjà maximum, qui la rassure par sa manifestation stationnaire d’indifférence.
       … Et Clémence, apaisée, replonge alors dans son univers final de silence, d’attente et de torpeur, d’où, si elle le pouvait, elle nous dirait son bonheur d’avoir échappé à un nouvel enfer.


Jeudi 5 décembre

       Garson est passé prescrire la morphine de la semaine ainsi que des médicaments supposés réussir là où tous les autres ont échoué. Nous en profitons pour signaler à la médecine la survenue d’escarres qui sont à Clémence de nouvelles douleurs.
       — Faites quelque chose, dit-elle au médecin, j’ai tellement mal, je vous en supplie !
       La grosseur du moignon ? C’est un œdème dû à la pénurie de sels minéraux consécutive à une alimentation insuffisante. Pour cela et pour les doigts qui restent à moitié paralysés, Garson prescrit des massages : « psy », murmure-t-il, hors d’entente de la petite. Et quand il quitte et que je lui demande de me confirmer tel propos rassurant qu’il a tenu à Clémence, d’un geste il me fait comprendre qu’il a fait son devoir auprès de la petite mais que ma crédulité à moi n’est pas prévue au programme. C’est vrai, mais j’ai tellement besoin d’espérer et de lutter contre mes propres mensonges que je serais prêt moi-même à croire à tous ceux des autres.


Samedi 7 décembre

       Odile et moi sommes allés en ville cet après-midi, ensemble et pour la première fois depuis plusieurs semaines, renouant avec une vieille habitude.
       Il est peu probable que Clémence soit parmi nous à Noël, et nous aurions donc aimé lui offrir dès ce soir la bague en or qu’elle désire et que nous venons de lui acheter. Mais Clémence est trop respectueuse de la tradition pour accepter déjà son cadeau ; il y a donc peu de chances pour qu’elle porte un jour cet ultime bijou, et celui-ci n’ornera sans doute jamais que le doigt de sa mère. Une alliance !
       Émilie voulait du rôti de bœuf pour le dîner, mais Clémence préférait un lapin à la crème. Qu’importait ! cela ne pouvait être un problème pour Odile en un temps où seul compte le bonheur de ses deux enfants. Elle a donc fait les deux plats !
       Au milieu du repas Clémence m’a appelé, moi et non pas sa mère. Cet appel nous a glacés, car ce ne pouvait être que pour quelque chose de grave. Elle m’a alors fait part de son inquiétude que des « bosses » ne soient survenues à l’intérieur de son ventre. La palpation ne m’a fait découvrir aucune tumeur musculaire, mais j’ai observé que tout le côté droit de son ventre est gonflé et dur, révélant sans doute quelque invasion du foie. Mais Clémence, complètement K.O. soudain, n’entendait même plus mes propos rassurants.
       — Je ne m’en sortirai jamais, pleure-t-elle.


Mercredi 11 décembre

       Toutes mes dernières soirées ont été occupées à choisir la musique d’un documentaire filmé que je réalise dans le cadre de mon travail. Depuis lundi, une trentaine de disques sont éparpillés dans la chambre désertée de Clémence ; je les écoute chacun plusieurs fois, puis je sélectionne des morceaux en fonction des séquences filmées. Cette occupation sympathique m’arracherait-elle à mon obsession ? Même pas ! Pour orchestrer une silencieuse danse spatiale de satellites et pour aspirer Ariane dans l’espace, j’ai choisi le religieux Kyrie de la messe en ut de Mozart, chanté par Barbara Hendrickx, une véritable torture pour moi tant sa pure beauté, son intemporalité et sa spatialité, me la faisaient surtout paraître proche de la future Clémence.
       Didier Gibert, le kiné qui s’est déjà si souvent occupé de Clémence, va quitter le quartier et il est venu nous présenter son successeur. Les soins de massage ? Clémence les souhaitait surtout pour revoir cet ami qui l’a déjà tant aidée et qu’elle aimait tant. La rééducation a toujours été présentée à Clémence comme le signe heureux qui interviendrait après la fin de sa descente et qui marquerait donc le début de sa convalescence ; et elle se réjouissait de partager sa joie tant attendue avec celui qui fut déjà son complice de tant d’espoirs. Mais même venant du jeune remplaçant, les massages ont immédiatement l’effet « psy » que prévoyait Garson. Et voilà donc la Clémence nouvelle, battante encore, qui sort de sa léthargie dès qu’un signe lui a laissé croire qu’elle en était sortie. Allons, je sens que ce nouvel artifice va faire remonter notre moral de quelques marches, et nous profitons vite du court répit que la maladie nous laisse, même si nous savons qu’elle y trouvera plus que son compte dans la chute douloureuse qui suivra.
       Nous sommes loin des brillants éloges que les conseils de classe d’il y a deux ans nous faisaient d’Émilie. Il faut dire que le temps qu’elle passe auprès de sa sœur est forcément pris à l’étude. Alors que nous faisons part à Émilie de notre déception, Clémence, provocatrice, dit soudain :
       — Et moi ?
       … Et nous restons muets et honteux au rappel qu’elle nous fait à un peu de décence.


Vendredi 13 décembre

       Quand Émilie est rentrée de l’école, la femme de ménage passait l’aspirateur et n’avait pas entendu la sonnette. C’est Clémence qui s’est levée pour ouvrir, s’effondrant en pleurant dans les bras de sa sœur et lui confiant la crainte de mourir qu’elle avait ressassée durant tout l’après-midi. Les caresses et les petits mots d’Émilie n’y ont rien fait, et quand je suis rentré à mon tour, elle m’a demandé :
       — Papa, est-ce que je vais mourir ?
       Je n’ai pas répondu, préférant déplorer la dérive de son moral et l’encourager à patienter encore. Mais Clémence n’a pas été dupe de ma fuite, et elle a insisté en me fixant droit dans les yeux :
       — Papa, jure moi que je ne vais pas mourir.
       Pouvais-je ne pas jurer ? Non. Alors j’ai juré. Puis j’ai dû palper son foie tout dur, affirmer que cela n’était rien, et promettre une fois de plus qu’il n’y avait pas de « bosses » à l’intérieur de son ventre. Je suis resté ensuite près d’elle dans le silence qu’elle demandait et qu’imposaient sa fatigue et sa prostration. Elle avait les yeux fermés, elle ne m’avait pas cru, mais je sentais bien que ma réponse avait quand même été celle qu’il fallait. Odile est rentrée avec des sandwiches du MacDo que nous avons encore mangés tous ensemble, notre présence redoublée auprès de Clémence comblant massivement la solitude qui avait été la sienne durant l’après-midi. Mais ce soir notre insouciance simulée sonne faux de partout.


Dimanche 15 décembre

       Vers 16 heures, à mon retour d’une promenade avec Émilie, Eugénie était là, venue partager devant la télévision le silence de Clémence. Celle-ci ressentait depuis peu une nouvelle gêne dans son dos, et sa crainte était si vive qu’elle me demanda immédiatement de regarder. Oh ! quelle catastrophe !
       Une nouvelle tumeur était bien là, énorme et insolente comme les précédentes, tout en longueur et traduisant bien « l’explosion » d’un muscle intercostal. Je restai sans émotion apparente tant je me tiens prêt toujours à découvrir cela, et je répondis à Clémence que c’était seulement une côte qui ressortait plus que les autres en raison de sa maigreur provisoire. Puis je suis parti, écœuré par l’accélération des événements, et laissant la petite assister, de loin et sans l’entendre, au dialogue de son amie avec sa sœur.
       Après le dîner, où Clémence avait décidé de ne presque rien manger pour être sûre de moins vomir, je vais m’asseoir auprès d’elle.
       — Tu es bien certain, n’est-ce pas Papa, que je n’ai rien de grave au dos et que je ne suis plus malade ?
       Puis elle s’effondre en pleurs après que je lui ai dit que sa convalescence sera plus longue que prévu, et qu’il est improbable qu’elle puisse faire la rentrée du second trimestre. En ses pleurs continus, quel insupportable chagrin ! Odile arrive, Émilie aussi, et tous nous retenons mal nos larmes. L’enfant maudit sa vie. Et nous la nôtre.


Lundi 16 décembre

       Je reste avec Clémence ce matin, comme promis. Elle regarde la télévision, l’esprit ailleurs. Depuis deux mois elle passe ainsi ses journées, quasiment immobile, allongée, dans le même scénario de prises de médicaments, de vomissements, de somnolence, de silences. Elle attend…
       Un jour que je partais en pension, cafardeux, ma mère m’avait dit que même la journée la plus triste comporte toujours un instant de joie, et que le fait de chercher cet instant et d’y croire était déjà un bon moyen d’en trouver beaucoup d’autres. J’ai transmis hier ce message à Clémence, et ce soir je lui pose la question :
       — Alors Clémence, quel fut aujourd’hui ton plus grand moment de joie ?
       Sa réponse n’est qu’une moue d’incompréhension.


Mardi 17 décembre

       La multiplication anarchique de ses douleurs fait encore craindre à Clémence que des « bosses » ne soient revenues sur son dos. Je tâte partout, Odile aussi, et Émilie encore. Mais la géographie de Clémence dans la zone opérée est devenue tellement complexe que l’on y confond certaines vertèbres avec de bizarres protubérances. Heureusement qu’elle ne peut ni voir ni toucher son dos. En revanche elle s’inquiète beaucoup de la dureté de son sein, et elle a demandé à sa mère si à son âge on pouvait avoir là un cancer. Des picotements dans la région du foie s’ajoutent aussi à une douleur imprécise qui est devenue permanente à cet endroit, et la peau sur son ventre présente des marbrures bleues dues à des éclatements de vaisseaux sous la pression des chaînes ganglionnaires gonflées.
       Clémence, toujours lucide, sait ce qu’est devenu son corps : un désastre ! Et encore, elle ne se voit pas marcher, tremblante sur ses jambes filiformes, penchée à la limite de la chute, bossue et en même temps tordue de côté, dans une position dont on ne sait si elle est bloquée ou si c’est un équilibre de douleur minimale. Ce soir elle a fait un tour de table pour encourager le retour de ses forces et hâter sa guérison, puis elle est revenue s’allonger à sa place, haletante !
Les nouvelles douleurs du jour : une pression bizarre dans la gorge accompagnée d’une sensation d’étranglement, une mucosité abondante et difficile à évacuer, une constante sensation de chaleur… Clémence a souvent trop chaud ; bien que les radiateurs soient froids, pour ne pas l’inquiéter nous lui disons qu’ils sont effectivement brûlants, puis nous faisons semblant de baisser le chauffage.
       Depuis quelques temps aussi, Clémence sent des odeurs qui n’existent pas, des odeurs de brûlé. Ce dérèglement sensoriel était apparu en même temps que la paralysie de la main. Quand Clémence s’étonne d’une odeur, nous la confirmons encore en lui trouvant toujours quelque bonne raison.
       La voix de Clémence est cassée, enrouée ; elle a perdu son timbre de cristal et rieur. Clémence parle à peine, lentement, bégayant un peu, perdant vite la suite de ses idées… Nous trouvons pour elle les mots qu’elle cherche, terminons ses phrases qui se perdent et essayons de faire en sorte qu’elle ne se rende pas compte de notre aide. Clémence qui fut toujours si vive, si drôle, si communicative, si pétillante, si bavarde, Clémence, notre petite Clémence, perd aussi son esprit.
       L’absence de son bras, acceptée en une vie qui était redevenue presque normale et remplie de l’amitié de tous, lui est à nouveau insupportable. Depuis le temps qu’elle est allongée sur le canapé de son malheur, jour et nuit, il lui arrive souvent de perdre conscience de son infirmité, et au retour de ces absences semi-comateuses, des terreurs abominables lui viennent quand elle découvre, horrifiée et sans comprendre, qu’un bras lui manque !

       Désespérée, Odile a téléphoné à Roché pour être bien certaine que vraiment plus rien ne peut être tenté pour apaiser les douleurs et prolonger encore la vie de Clémence. Selon Roché, les maux de ventre qui la torturent aujourd’hui traduisent la pression des tumeurs sur certains nerfs, ce qui est un nouveau signe très critique ; les bouffées de chaleur ont la même origine, et les troubles encéphalés aussi. Non, plus rien n’est possible, absolument plus rien, tout a été fait, et Clémence est vraiment en une phase ultime qui se prolonge. Une hémorragie interne peut l’emporter à chaque instant. Roché s’étonne même que la petite soit toujours en vie, et le fait qu’elle semble parfois aller mieux ne signifie évidemment rien.


Mercredi 18 décembre

       Je reçois aujourd’hui une lettre du Japon où un de mes collègues est en mission ; celui-là est l’un des rares amis qui eut un jour la charitable audace de briser mon silence et de provoquer mes confidences, en comprenant que si je parlais peu sur mon lieu de travail ce n’était pas pour autant que je ne le souhaitais pas. Au bout du monde aujourd’hui, il pense à nous, à nos quotidiens incertains, à nos lendemains certains hélas ! et il nous le dit. La surprise de cette délicatesse inattendue se fait tout émotion. Merci Gérard.
       En trois mois nous avons reçu beaucoup de lettres d’amis proches qui, soucieux de ne pas nous gêner, préféraient ce moyen pour nous dire leur présence. Toutes ces lettres louent notre discrétion et notre extraordinaire courage. Mais non ! notre comportement est normal, et il n’est qu’une adaptation obligée à une situation qui, elle, est extraordinaire. Tous ceux qui nous admirent réagiraient probablement de la même façon s’ils étaient plongés dans un drame identique. Les gens essaient d’imaginer l’horreur de notre vécu, et ils attribuent à notre mérite le superlatif qui revient seulement à la situation qui nous est imposée.
       Moi-même je n’échappe pas à cette confusion. Quand je nous regarde vivre en prenant quelque recul par rapport à nous-mêmes, je nous trouve, parfois, extraordinaires aussi. Mais le rappel de la réalité a vite fait de rabaisser mon jugement extérieur et de le ramener au constat du simple accomplissement d’un devoir.
       Durant la longue rémission qui avait alimenté notre fol espoir, je pensais beaucoup à ces moments que nous vivons actuellement ; et c’est parce que leur horreur n’était pas imaginable qu’il me semblait impossible que ces instants pussent arriver et, a fortiori, que je pensais ne jamais trouver le courage de les affronter. Avoir réussi à franchir les trois années précédentes me semblait déjà relever de l’exploit impossible, tant la distance qui nous en éloignait à chaque instant nous révélait dans leur globalité leurs affres et leur cruauté irréelle, et tant le courage qui avait été le nôtre me semblait relever aussi de la même irréalité.
       Or ce que nous vivons actuellement est pire que tout, autant du point de vue du désespoir psychologique que de celui de notre activité incessante auprès de Clémence. À chaque instant je sais que notre maximum est fait, mais ce maximum est banal tellement la raison qui nous y oblige est démesurée. Aussi, et même si je dois un jour m’étonner de toute l’énergie déployée, j’affirme aujourd’hui que cette énergie est modeste, tant elle n’est dictée que par des exigences instinctives et vitales.
       Et il faut dire aussi que nous avons devant les yeux un exemple rare et idéal de vertu, et que la perfection du courage de Clémence est constamment exposée à notre nécessaire modestie. Après l’opération du mois d’août, le professeur Dahan affirmait que le courage des enfants reflète celui des parents ; chez nous cela est faux, c’est l’inverse qui est vrai !


Vendredi 20 décembre

       Un dilemme ce soir. J’avais trois possibilités pour occuper ma soirée. La plus banale eût été de rester non loin de Clémence, comme d’habitude, et la plus originale d’assister à l’enregistrement de la bande sonore du film documentaire que j’ai réalisé ; ma présence n’était pas indispensable à cet enregistrement, mais en temps normal je m’y serais quand même rendu pour tout surveiller.
       La troisième solution était d’aller voir Cosi fan tutte, un opéra de Mozart pour lequel j’avais deux réservations depuis longtemps. J’ai opté pour l’opéra, et Émilie m’accompagnait. Le spectacle était médiocre, mais les événements actuels de ma vie et le temps qui s’accélère donnaient une valeur inestimable à une soirée complète passée tout près d’Émilie. C’était évidemment le bon choix.


Samedi 21 décembre

       Émilie, déjà absente hier, est encore sortie ce soir, laissant Clémence sans sa principale attache avec le monde, abandonnée au constat prolongé de son immobilité et de sa différence. Au milieu du repas, alors que nous essayions de trouver quelque plaisir dans la dégustation d’huîtres, elle nous a appelés. L’énorme grosseur apparue dimanche la fait beaucoup souffrir ; la douleur irradie, gêne une respiration déjà pénible, s’étend dans le bras, attise son obsession :
       — Papa, à Carantec tu m’avais pourtant déjà dit que ce n’était rien alors que c’était une bosse. Je crois que je serai inquiète tout le reste de ma vie.
Puis elle a éclaté en sanglots en abandonnant tout son corps pourri à notre observation.
       — Émilie me manque tellement, avoue-t-elle.
       Nous allons demander à Émilie d’annuler ses vacances de neige. Elle comprendra.


Dimanche 22 décembre

       On commence à entendre partout des chants de Noël, et les émotions qu’ils éveillent en moi ne sont plus faites que de nostalgie douloureuse. Les chants que j’entends aujourd’hui me brisent le cœur : c’est le dernier Noël de Clémence qui approche, et encore ! nous ne sommes même pas certains qu’elle sera là mardi, tant chaque jour peut être son dernier. Pauvre petite ! elle qui fut toujours si maternelle dans ses perspectives d’avenir, elle qui rêvait d’une ribambelle d’enfants, elle qui n’aura jamais le bonheur de les gâter à Noël, elle qui eût été si aimante !
       On passe un film de Sissi à la télévision. Clémence est heureuse que nous soyons tous là autour d’elle, pour retrouver l’ambiance sacrée de Noël. Nous avions déjà regardé le même film en des circonstances bien malheureuses aussi, il y a exactement trois ans, et le Noël d’aujourd’hui est la continuation de celui-là, comme si tout le temps écoulé depuis n’avait pas existé. Moi ce n’est pas Sissi, mais c’est Clémence que j’observe, Clémence dont le visage ne porte pas encore les injures dont tout le reste de son corps est accablé, Clémence ma petite mourante qui sourit parfois tristement lorsqu’elle se projette dans les amours idylliques dont on la fait rêver.


Mardi 24 décembre

       Nous avons réveillonné vers sept heures et demie, du même menu que toujours à Noël. Clémence s’impatientait, comme si la répétition des rites de fête allait évacuer les spectres actuels. Elle a mangé une huître, un peu de saumon et de foie gras ; puis elle a humecté ses lèvres d’une goutte de champagne, pour participer. Les cadeaux avaient été distribués auparavant, assez tôt pour parer à une fatigue brutale. Quelques photos prolongeront dans la tristesse véritable la joie artificielle de cette soirée ; ce sont les seules photos qui nous montreront à jamais Clémence agonisante sur le canapé qu’elle n’a pas quitté depuis deux mois.
       Vers dix heures, après avoir regardé tous ensemble la télévision, Odile a procédé aux massages habituels et nous avons découvert le cadeau que nous offrait le crabe, si présent ce soir aussi : une nouvelle tumeur proéminente sur le dos ravagé, près de l’autre, assez haut heureusement pour que la petite ne puisse encore ni la palper ni s’en rendre compte. Cette extension galopante me fait craindre que des nodules n’apparaissent bientôt en des endroits où Clémence pourra les voir, et où aucune explication mensongère ne pourra plus lui proposer un élément de doute. Fasse le ciel qu’elle meure avant, et c’est là toute ma prière de Noël !
       Émilie a libéré le studio pour les vacances, puisque la toux de Clémence a considérablement diminué et nous laisse dormir. C’est donc là, dans mon domaine retrouvé, que ma soirée s’est prolongée tard dans la nuit. Seul, terminant la bouteille de champagne, écoutant de la musique, j’ai réalisé que c’en était fini de nos si heureux Noëls. Oui, hélas, la dernière fois s’achevait !
       Que j’ai pleuré !


Mercredi 25 décembre, Noël

       J’ai rêvé que nous allions à la messe de minuit et que je portais jusqu’à la communion ma petite mourante, pieuse et chancelante, sous le regard apitoyé de la foule.
       Lorsque nous nous sommes réveillés, Clémence n’avait pas encore appelé pour vomir comme d’habitude. Odile s’est alors précipitée pour s’assurer qu’elle était toujours en vie, et c’est la toux de Clémence, bienfaitrice, qui a libéré mon souffle retenu.


Vendredi 27 décembre

       Eugénie et sa mère ont porté des vêtements à Clémence, puisque c’est là le seul cadeau dont elle pourrait avoir quelque usage. Mais Clémence leur réserve le même sort qu’à ceux que nous lui avons offerts : elle ne portera tout cela qu’après sa guérison. Voilà l’espoir affirmé du jour, et la joie dérisoire que Clémence pourrait éprouver aujourd’hui est mise en réserve, comme pour une meilleure appréciation ultérieure. Clémence ne veut pas se contenter de petites joies de circonstance et au rabais : ce qu’elle veut c’est rien de moins que sa guérison, c’est à dire tout. Elle préfère attendre en n’ayant rien plutôt que de faire la moindre infidélité à son espoir entier. Accepter une fraction serait admettre qu’elle ne puisse pas tout avoir : elle refuse donc.


Samedi 28 décembre

       Clémence demeure toujours réceptive aux propos optimistes des médecins, et la visite hier de Garson a remonté tout ce qui lui reste de ressort : voici qu’elle demande à faire une promenade en voiture ! Nous la préparons, incrédules.
De retour à l’appartement, elle veut aussi réveiller ses facultés intellectuelles endormies et réintégrer activement la vie familiale. La voici qui réclame un jeu de société, et qui, avec Odile et Émilie, répond à des questions aussi savantes qu’inutiles.
       Clémence engage ainsi elle-même, comme pour l’amorcer, le processus de guérison qui se fait tant attendre. Mais laissons donc le présent se satisfaire de ce vain exercice, car ce ne sont là que les derniers soubresauts de sa volonté et les tristes lambeaux de l’espoir qui a servi de modèle — et de raison — au nôtre durant quatre années.


Lundi 30 décembre

       C’est aujourd’hui notre vingtième anniversaire de mariage. Depuis longtemps nous projetions une grande joie pour cette fête, mais elle sera loin de nous. Vingt années de mariage qui s’achèvent dans ce désastre et dans la disparition précoce de notre finalité.
       Menu de fête. J’aurais souhaité qu’Odile et moi fussions proches ce soir l’un de l’autre. Mais non, nous n’avons jamais été ensemble à table, notre assistance à Clémence ayant dû être permanente. Au dessert, voici notre enfant qui se lève soudain du canapé, seule, tel un fantôme, sans un mot, dans l’effort et la souffrance, chancelante… Arrivera-t-elle jusqu’à la table ? Oui, et elle vient s’installer avec nous pour vivre ce qu’elle croit être notre bonheur. Mais épuisée au bout de quelques minutes, elle retourne sur le canapé où elle éclate en sanglots :
        — Je ne peux même plus m’asseoir sur une chaise !
       Notre soirée devient silencieuse. Le crabe ricane et la mort plane.

       Voici l’heure du dessert puis du pansement :
       — Je m’excuse d'avoir gâché votre anniversaire de mariage.

       Odile est ailleurs, mère effondrée.


Mardi 31 décembre 1991

       Des amis nous avaient invités à leur réveillon de nouvel an. Nous avions eu la tentation d’accepter et de sacrifier pour un soir notre tourbillon quotidien à ce brillant moment. Mais Clémence a besoin de nous le soir lorsqu’elle émerge de sa torpeur, et notre temps, le meilleur comme le pire, lui appartient totalement. Dans la perspective de sa mort, il ne peut y avoir de joie pour nous loin de son agonie et du partage de ses souffrances. La transition vers sa dernière année est trop symbolique pour que nous la passions ailleurs qu’à faire provision d’elle. Et puis aussi, quels vœux ne sont pas dérisoires autres que ceux de son éternité ?

       Clémence allait un peu mieux aujourd’hui malgré de longs vomissements matinaux. Ces vomissements l’ont reprise alors que je débouchais la bouteille de champagne de notre « réveillon », le champagne de notre bonheur factice. Clémence n’a absolument rien pu manger de toutes les bonnes choses qu’elle aime, et nous avons dîné, tristement et vite, retournant auprès d’elle recueillir ses dernières larmes de l’année :
       — Je m’excuse d’avoir encore gâché votre réveillon, nous dit-elle, je crains que ma mauvaise forme de ce soir ne soit un mauvais présage pour l’année qui commence.
       Puis elle s’endort en même temps que s’achèvent ses silencieux sanglots. Je me retire dans le studio où j’attends minuit, minuit qui sonne et égrène notre malheur. L’ultime étape commence. Je retourne à l’appartement, j’embrasse Clémence, et je lui souhaite une bonne année !
       Un maigre filet de voix me répond vaguement quelque chose…




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