Cueille la Nuit

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13

LA FIN DE CLÉMENCE

(1er janvier 1992 - 7 mars 1992)



Elle est là résignée, et douce, et sans surprise,
Sachant pour trop lutter comme tout est fatal,
Et se sentant, malgré quelque dédain natal,
Sensible à la pitié comme l’onde à la brise.

Elle est là résignée, et douce en ses sanglots,
Plus sombre seulement lorsqu’elle évoque en songe
Quelque Armada sombrée à l’éternel mensonge,
Et tant de beaux espoirs endormis sous les flots. (…)

Mais d’un sourire triste elle apaise ces fièvres ;
Et, redoutant la foule aux tumultes de fer,
Elle écoute la vie — au loin — comme la mer…
Et le secret se fait plus profond sur ses lèvres.

Rien n’émeut d’un frisson l’eau pâle de ses yeux
Où s’est assis l’Esprit voilé des Villes mortes ;
Et par les salles, où sans bruit tournent les portes,
Elle s’en va, s’enchantant de mots mystérieux
.

Albert Samain       



 

 

 

 

 











Mercredi 1er janvier 1992


       La nouvelle année commence donc, et je n’aurais jamais parié tout au long des derniers mois que mon journal pût se prolon
ger jusqu’à aujourd’hui. Clémence s’est réveillée vers huit heures pour vomir, puis elle s’est rendormie jusqu’à onze heures. La continuité des deux années est parfaite.
       Ce soir, alors que nous regardons la télévision :
       — Pourquoi est-ce que tu es triste, Papa ?
       Puis un peu plus tard :
       — Papa j’ai peur que tu sois triste parce que tu sais que je vais mourir. C’est bien sûr, hein Papa, que tu ne me caches rien ?


Samedi 4 janvier

       J’ai déjà écrit l’an passé, en ce même jour, mes impressions d’anniversaire. Je n’ai rien à rajouter, tout fut dit sinon ce qui est propre à aujourd’hui : le cap symbolique et inespéré de survie à quatre ans est atteint. Quelle joie eût été la nôtre si on nous avait dit le 4 janvier 1988 que Clémence serait encore vivante aujourd’hui ! Mais quel désespoir si nous avions su dans quelle condition !
       Comme si nos vœux de bonne année avaient déjà connu un début de réponse, Clémence semblait aller un peu mieux jusqu’à hier ; mais sa tristesse était cependant demeurée identique et son amélioration isolée nous touchait donc peu. Nous savons que le crabe aime à nous martyriser en de telles pauses ; il a vite arrêté son jeu cruel et Clémence retrouve aujourd’hui son extrême fatigue avec la multiplication de tous ses maux divers.

       Durant ces derniers jours, l’idée de la mort a poursuivi Clémence qui l’a plusieurs fois exprimée. La tristesse qu’elle cherchait sur mon visage, le soir du 1er janvier, n’était déjà qu’un prétexte pour nous avouer sa crainte de mourir et être ensuite rassurée. Nous lui avons dit que ses noires pensées était déraisonnables, mais comme Clémence n’a plus assez de force pour argumenter, nos explications ne sont jamais allées au delà de cette affirmation. Et en son puits de silence où elle plongea vite à nouveau, inatteignable, Clémence emportait avec elle les réponses que nous lui avions faites, trompée et tel un amateur d’objets d’art s’enfuyant avec un faux.
       Non, plus jamais je ne tenterai de suggérer — ou de confirmer — à Clémence sa vérité, et je reviens maintenant sur toutes les interrogations et souhaits inverses que j’ai pu manifester en quatre années de tenue de ce journal. La dignité de Clémence sera respectée mais sans le risque de l’épouvante. Pour moi, cela est désormais une évidence.


Lundi 6 janvier

       Émilie a bien du mérite et de la volonté pour pouvoir vivre comme elle le fait sous un ciel aussi bas. Durant toutes ces vacances, au lieu de partir avec ses amis à la montagne, elle est restée avec sa sœur, admirable et cachant sa pitié et sa tristesse. Dans le désespoir de voir disparaître Clémence, nous sommes parfois maladroits envers Émilie, et cela se rajoute au déséquilibre qui existe déjà dans la famille. Hier, son dépit a explosé, et ses cris se sont mêlés à ses larmes. Tout fut vite réparé et oublié, mais la crainte de faire mal à notre Émilie chérie nous fut un acide bien mordant sur une blessure déjà vive. Son cri nous réveille.
       Les classes ont repris aujourd’hui, délivrant Émilie de ces abominables vacances et de l’ambiance familiale pesante :
       — Aujourd’hui j’ai fait du sport comme une folle, dit-elle, pour m’éclater et pour me libérer !

       Clémence, qui avait si souvent manifesté son désir de faire cette rentrée, reste clouée à son canapé de misère. Elle se rend compte qu’il n’y a toujours pas de guérison en vue, et que son redoublement scolaire va devenir inévitable. C’est une catastrophe pour elle mais, pour éloigner d’autres idées encore plus terribles, nous décidons de ne pas taire devant elle cette éventualité mineure. Car redoubler, c’est vivre.
       Clémence n’a pratiquement pas parlé depuis deux mois, sauf pour exprimer une terreur passagère ou pour s’aider à vivre de manière minimale. Elle ne supporte même plus les petites caresses que j’aime lui faire, d’un doigt sur la joue, pour la toucher de mon affection. Habituée aux soins excessifs de sa mère, elle est devenue exigeante et possessive. Sa longue agonie transforme notre fille qui fut si vive et si drôle en une moribonde assistée, méconnaissable, et c’est cette image qui s’empare lentement de notre mémoire, telle un cancer, en se superposant à celle de la merveilleuse enfant qu’elle fut.

       Je me lasse d’écrire souvent les mêmes choses ici. Je crois avoir tout dit et je ne puis plus relater une journée qui ne puisse être reconstituée à partir de toutes celles que j’ai déjà décrites depuis trois mois. Il ne se passe plus rien d’intrinsèquement nouveau, ni dans ma vie ni dans ma tête, et mon présent est totalement décomposable dans la base des événements et des sentiments passés. Je suis las aussi de toutes mes analyses répétitives, désormais stériles et aussi routinières que les émotions sur lesquelles elles portent. Le bien que m’apportaient encore mes écritures il y a quelques semaines n’est soudain plus, et si la brusquerie de la condamnation et de la souffrance de Clémence nécessitèrent mon épanchement ici pour que je m’en libérasse quelque peu, l’installation de la routine dégrade notre vie présente par l’usure et la banalisation.
       Mon écriture ici a toujours été un exutoire permettant d’exorciser mon chagrin et d’en vider le trop-plein. Mais actuellement le chagrin est trop lourd, trop volumineux, trop constant, pas vraiment descriptible, et l’écriture est impuissante à jouer le rôle d’évacuation qui lui était désigné. Et il n’y a plus d’espoir non plus à dégager du magma de mes sentiments. L’écriture de ce journal devient donc un exercice plutôt fastidieux.


Mardi 7 janvier

       À midi, on montrait à la télévision des gens qui vivent un cancer au quotidien avec les affres de la chimiothérapie. Clémence écoutait, et derrière elle j’étais terrifié une fois de plus à l’idée que j’allais devoir répondre aux questions qu’elle n’allait pas manquer de me poser. Mais non, elle n’eut aucune réaction ; Clémence, qui n’ignore plus ce qu’elle a, sait aussi que nous esquiverons ses questions. Alors pourquoi les poser ?
       Dans le puits où elle s’isole, Clémence a donc trouvé sa vérité ; nos voix n’ont plus besoin de se faire l’écho de ses souhaits, et elle ne peut même plus simuler la gaieté ni la vie. Clémence ne peut plus rien simuler, la tristesse exerce une trop forte pression, la mort arrive. Le jeu de l’espoir se termine.


Jeudi 9 janvier

       Clémence a dormi dans sa chambre cette nuit : c’est une grande première. La dernière fois avait été le 2 novembre, lorsque les premières effroyables douleurs l’avaient obligée à fuir cet univers intime. La raison de ce retour est les escarres qui la font souffrir encore plus terriblement que son dos, et que le cuir du canapé aggrave. Malgré le modelage du lit avec de nombreux oreillers, le confort global y fut cependant moindre que sur le canapé et ce sont toutes les autres douleurs qui en ont pâti. Nous encourageons toutefois Clémence dans cette continuation pour le maigre et volontaire bonheur qu’elle peut tirer de l’exercice de cet espoir.

       Bravant une pudeur qui fut toujours grande, ce qui en dit long sur la terreur qui motive aujourd’hui sa violation, Clémence me montre son sein droit où l’énorme tumeur apparue le mois dernier continue de s’étendre et durcir. Odile invoque à nouveau des problèmes hormonaux mineurs, mais trop inquiète pour être crédule à ces propos rassurants, la petite attend l’arrivée du médecin.
       Garson ment à merveille, un véritable professionnel de l’espoir. Il aura été totalement crédible et sérieux dans de longues et médicales explications qui fusaient dans une logique parfaite et sans qu’il hésitât jamais. Je posais les questions dont je voulais que Clémence entendît les réponses. Et la voilà donc qui apprend que son cas est bien connu, évident et simple, douloureux mais banal, long mais sans irréversible gravité… Quelques termes de jargon médical, incompréhensibles pour la petite mais prononcés à bon escient, authentifiaient le savoir et la certitude du médecin et achevaient de la rassurer : la médecine comprend, explique et minimise. Nous-mêmes nous y avions presque cru. Ah ! quel mirage que ce bonheur qui brillait !
       Clémence est donc soulagée ce soir, et d’autant plus que je viens de lui promettre un an de longue et difficile rééducation, une nécessité qui implique forcément un futur et qui écarte donc l’idée du tunnel sans fin et de la mort. Voici Clémence qui se lève d’elle-même pour aller visiter Émilie dans sa chambre : c’est encore une première depuis plus de deux mois. Ces petits événements affectent peu notre avenir mais ils nous permettent de vivre l’instant, tout rivés que nous sommes à notre enfant, sa souffrance étant notre souffrance, et son soulagement passager, durât-il une minute, étant le nôtre aussi.

Samedi 11 janvier

       Odile et Émilie sont allées ce soir voir Rigoletto et je suis resté seul avec Clémence. Vers neuf heures, rentrant du studio où j’étais allé fumer une cigarette, je la retrouvai en pleurs : sur une chaîne de télévision elle venait de voir un début de film où le héros avait une maladie musculaire incurable. Clémence avait cru entendre là le pronostic de sa propre souffrance. Heureusement que le programme de télévision mentionnait l’adjectif « neuromusculaire », ce qui m’a opportunément permis de différencier la maladie de Clémence de celle qui venait de l’effrayer.
       Tout l’après-midi la petite avait été angoissée à l’idée de l’absence de sa mère pour les rituels du coucher. Les premiers actes de soins avaient été effectués par Odile elle-même avant son départ, ceux pour lesquels mes mains eussent été trop imparfaites : pansements des escarres, aide au brossage des dents, massage du dos… La suite m’incombait, en commençant par le massage des mollets, ses pauvres petits mollets douloureux et à peine plus gros que ses maigres bras.
       Tous les médicaments du soir, à prendre dans un ordre et selon un rite bien précis, avaient été préparés par Odile. Le premier fut le Moscontin, le gros cachet de morphine difficile à avaler et dont la prise nécessite toujours une concentration préalable de quelques minutes. Clémence le prend avec un grand verre d’eau, et je ne dois pas regarder. Si le cachet n’est pas passé, un autre grand verre d’eau est envoyé en renfort. On attend ensuite un quart d’heure puis c’est le tour de l’Efféralgan codéiné, puis, un quart d’heure plus tard encore, la cortisone et un somnifère, deux cachets soigneusement écrasés et dilués dans un peu de jus d’orange. Le sirop contre la toux arrive ensuite, deux grandes cuillerées, et enfin le vaporisateur pour soulager la gorge soi-disant irritée. Clémence est parfaitement au courant de la séquence, et quand elle est prête pour une absorption, elle le fait savoir d’un geste et sans un mot.
       Il est onze heures quand tout cela est terminé, et puisque Clémence désire dormir ce soir dans sa chambre, me voici amoncelant les six oreillers sur son lit et cherchant le difficile arrangement qui minimisera les douleurs de dos. À maintes reprises, le sommeil ne pouvant venir, Clémence m’appelle pour relever un coussin, en abaisser un autre, déplacer celui-ci vers la droite, celui-là vers la gauche… À chaque fois je l’aide à s’asseoir dans son lit, ce qu’elle ne pourrait faire seule tant elle souffre et tant elle est épuisée ; pour cela je la tire d’une main en poussant en même temps sur sa nuque, et les quelques secondes d’efforts nécessitées par cet exercice exigent ensuite une longue minute de pause ; elle est essoufflée et sa respiration bruyante sonne creux. Mais je n’ai ni l’habileté ni l’expérience d’Odile, et malgré mes recherches et mon imagination, aucun de mes essais ne convient. Clémence ne pourra donc s’endormir dans sa chambre, et voilà que nous revenons, penauds, dans le salon où la petite retrouve son canapé et sa maladie intacte après son vain effort de fuite. Quand Odile rentre de l’opéra, Clémence ne dort toujours pas et elle appelle sa mère, rassurée enfin ; je ne sais pas si celle-ci réussit mieux que moi, mais sa présence est tout. En fait dans l’impossible architecture d’oreillers, Clémence cherchait sa mère.
       Tous les soirs depuis trois mois, Odile souscrit à ce rite immuable des médicaments et des coussins ; elle y est parfaite. Elle demeure ensuite auprès de sa fille jusqu’à ce qu’elle s’endorme, puis, exténuée elle-même physiquement et dans son âme, elle va se coucher. Mère totale, parfaite, et dont l’immensité s’effondre !
       Mon expérience de ce soir, maladroite sur les traces précises d’Odile, me dit encore toute la patience et l’amour infini présents dans la répétition de ses longs adieux vespéraux.


Lundi 13 janvier

       J’ai grondé Émilie ce soir pour des raisons de travail scolaire peu importantes en regard de ce que nous vivons. J’étais énervé, je me suis emporté, et j’ai eu tort. Tandis que je m’excusais auprès d’Émilie qui sanglotait dans son lit, Clémence, qui ne veut pas dans la famille d’autre malheur que le sien, s’est levée pour venir aussi la consoler. Bravant ses douleurs, elle a serré la tête de sa sœur contre la sienne, fort, et elle lui a dit « petite chichou », retournant à Émilie le petit mot que celle-ci lui adresse souvent. Et si Émilie pleurait encore ensuite, ce n’était plus pour la même raison…
       Le temps passe et sème dans nos cœurs à tous des cristaux de chagrin pur.


Samedi 18 janvier

       Émilie était sortie hier soir, et Clémence a longuement pleuré en se retrouvant seule avec nous, toujours clouée à son canapé et livrée au constat de son état désastreux.
       Mais c’était surtout l’anniversaire de son ami Christian. En septembre, après son opération, elle s’était promise de faire de cette soirée une fête. J’avais écrit alors le chagrin que m’inspirait sa certitude naïve d’être guérie pour cette date. La fête de Christian s’est déroulée sans Clémence, elle qui eût été la petite reine de cette soirée, elle qui le savait, qui en rêvait depuis plusieurs mois, et qui toute la semaine s’était décidée à y aller quel que serait son état, pensant que l’espoir peut tout. Force lui est d’admettre ce soir que l’espoir ne peut plus rien.

       Roché, qui avait téléphoné la semaine dernière pour demander des nouvelles, est passé ce matin. Il a encore parlé à Clémence avec beaucoup de persuasion et de gentillesse. Mais la petite était trop fatiguée pour prolonger cet entretien au delà de quelques minutes, et trop désespérée sans doute pour interroger le médecin et le forcer à un optimisme qu’elle n’aurait pas cru.


Mercredi 22 janvier

       Clémence n’allume même plus la télévision le matin, et je reste parfois avec elle, travaillant à l’appartement jusque vers dix heures (mon travail actuel de rédaction de rapports me laisse cette liberté). La petite est dans un état second, blême et immobile, le teint cadavérique, la tête en arrière, la bouche ouverte. Seule le bruit rauque et sifflant, profond, de sa respiration me signale qu’elle vit. Refusant d’être une charge et voyant surtout en ma présence obligée un signe que rien ne va, deux fois elle m’a dit, et ce furent ses seules paroles de la matinée : « Tu peux partir, Papa ! » Puis elle a replongé dans son faux sommeil. Avant de la quitter, je laisse près d’elle le téléphone programmable grâce auquel elle peut me joindre en appuyant seulement sur une touche. Une autre touche est réservée au lycée d’Odile, et une autre à mon secrétariat, où Liliane, qu’elle connaît et aime bien, recevrait son appel si j’étais absent.
       Mais le soir Clémence retrouve sa lucidité. Elle mange bien et s’y efforce, quoique sachant que ses maux d’estomacs n’en seront ensuite que plus violents. C’est qu’elle veut absolument épaissir ses fesses où les os, immédiatement sous la peau, sont à l’origine des escarres. En fin d’après-midi aujourd’hui, elle s’est levée pour essayer de s’asseoir sur les différents sièges du salon ; mais ce fut autant d’échecs, et complètement désespérée ensuite, elle pleurait. La médecine est impuissante à guérir les escarres, et les pires souffrances de Clémence seront venues de ces plaies terribles mais sans gravité réelle. Roché a signalé cela à une infirmière du Centre, et celle-ci nous a communiqué par téléphone le nom d’un pansement spécial que Garson est ensuite venu prescrire.

       Rester auprès de Clémence devient un moment terrible, tant sa respiration sonne creux et siffle. C’est effrayant. Le chagrin que nous éprouvons auprès d’elle est aussi grand que l’amour qui nous y fait rester. Parfois elle porte la main sur la partie de son dos qui lui est accessible, et figés dans l’attente que le ciel ne nous tombe à nouveau sur la tête, nous attendons sa découverte d’une nouvelle « bosse ».
       Un terrible découragement m’a gagné car je ne puis absolument rien pour atténuer les souffrances de ma petite. Quand elle pleure, ou quand elle crie comme ce soir quand Odile place les nouveaux pansements, je reste là, silencieux et impassible. Que dirais-je et que ferais-je ? Ma présence est la seule chose que je puis lui offrir, or Clémence s’en aperçoit à peine. Quand Odile masse les zones douloureuses, de temps en temps je dis un mot affectueux pour montrer que je suis là moi aussi… Mais Clémence souffre tellement qu’elle ne m’entend pas. De toute façon son désespoir et ses douleurs sont tels que tout lui est indifférent en cet instant, à part l’affection physique dont sa mère la touche.
       Je suis parfois un peu jaloux d’Odile, de sa maternité, de son instinct, de sa fusion charnelle avec sa fille qui meurt. J’aurais souhaité que mes propres caresses fussent attendues par Clémence comme le sont celles d’Odile. En chaque père il réside un fond maternel, et le mien est amplifié actuellement par le départ proche de mon enfant. Cette tendresse-là, si exacerbée, si vive et que je ne puis que crier à l’intérieur de moi-même, je souffre de ne pouvoir l’exprimer complètement : il y a un petit morceau de mon cœur que l’amour de Clémence n’aura jamais connu. Quelle frustration !

       À l’école on a remis à Émilie les papiers d’inscription de Clémence aux épreuves du baccalauréat de français, mais par principe seulement puisque tout le monde sait très bien qu’elle ne vivra pas jusque là. Nous allons les remplir quand même, bien sûr, et inscrire Clémence : ne pas le faire serait la mépriser et insulter le peu d’espoir qui lui reste et que nous entretenons. Toutefois nous ne lui parlerons de rien afin de lui éviter un nouveau chagrin. Déjà il y a deux mois, Clémence avait fait l’effort de lire un des textes du programme, mais elle avait dû s’arrêter au bout de quelques lignes, incapable de se concentrer et, plus simplement, de tenir son livre.
       Clémence parlait peu jusqu’à maintenant de son année scolaire ratée, ce qui fut sa première hantise, tant elle craignait de nous entendre envisager cet échec avec certitude. Mais la pire raison de son découragement actuel est bien cette prise de conscience du retard scolaire non rattrapable et l’idée fixe du redoublement. Celui-ci est déjà vécu comme une humiliation qui vient se rajouter au concert des souffrances multiples, de l’ennui, de l’incompréhension, de l’absence de projets, de la solitude, du silence, des complexes, de la grande infirmité, de l’angoisse de ne pas guérir, de celle de mourir… Il ne nous est plus possible de la consoler. Le soir, nous restons plus tard avec elle pour regarder la télévision ; elle aime que nous soyons ainsi près d’elle, après qu’elle fut souvent restée seule durant une partie de la journée à mêler son obsession nouvelle au cortège de toutes les autres…


Jeudi 23 janvier

       C’est seulement avec sa mère que Clémence parle un peu. Hier soir, alors qu’Odile lui caressait le visage, Clémence lui a dit :
       — Maman, comme tes mains sentent bon !
       Odile a répondu que c’était l’odeur d’une simple crème Nivéa, et la petite a manifesté le souhait qu’on lui en mît aussi. Odile est donc allée chercher le tube dans la salle de bain, et à son retour elle a retrouvé Clémence en pleurs :
       — Tu te rends compte, Maman, j’essaie de me faire plaisir avec une simple odeur de crème Nivéa  ! Comme je suis tombée bas !
       Puis elle a refusé la crème, consciente de ce trop dérisoire plaisir et de la distance qu’il marquait avec les joies physiques d’une vie normale. En refusant de satisfaire seulement une sensualité minimale, Clémence refusait d’admettre et de vivre son état moribond, et elle affirmait donc encore sa volonté d’espérer.

       Clémence est sensible aussi aux odeurs des sels de bain qui lui parviennent quand Émilie est dans la baignoire. Autant que les odeurs elles-mêmes, c’est tout le plaisir et l’autonomie de son corps qui lui sont ainsi rappelés. Et Clémence pleure encore en parlant des bains qui lui sont devenus impossibles et qui ne sont plus que des souvenirs lointains.
       En fait, depuis une semaine, Clémence pleure beaucoup, et pour des riens, seule parfois, souvent sans raison exprimée, pour des pensées fugitives qu’elle gardera pour elle. Elle qui fut si stoïque, la voilà qui devient donc très dépressive. Son moral n’a jamais été aussi bas ; et le nôtre non plus.


Mardi 28 janvier

       Clémence n’émerge toujours pas durant la matinée à cause de ses médicaments, mais ses efforts pour manger commencent à porter des résultats, et les douleurs effectivement atténuées par le nouveau pansement lui laissent aussi l’esprit plus libre. Et voilà donc qu’elle va mieux et croit à nouveau aller bien !
       Aujourd’hui elle désirait se rendre dans un magasin pour acheter des vêtements neufs. Mais le simple fait de s’habiller l’a menée dans un tel état de fatigue que la sortie s’est bornée à faire un tour de voiture puis à rencontrer ses amis à la sortie de l’école. Elle les a tous vus, et Hélène est venue ensuite à l’appartement pour l’encourager encore et lui porter quelques cours. Clémence était ravie de ce souffle d’air frais, et pleine d’espoir soudain, souriante aussi, la voilà qui décide de se mettre au travail dès demain pour rattraper trois mois et demi de retard scolaire !
       Hélène avait apporté des pralines qu’un professeur avait faites spécialement pour Clémence, et ces friandises provenant de sa si chère école lui ont rappelé le goût de la vie et de la liberté. Mais la joie de Clémence s’est effondrée lorsqu’elle s’est rendu compte en fin de journée que sa position sur le canapé restait toujours la même et que son espoir passager n’était guère fait que de volonté. Elle a pleuré alors sa gaieté disparue et qu’elle venait d’apercevoir dans les rires d’Hélène, de Guillaume et de tous ces autres au milieu desquels sa place est vide. L’immensité de la joie entrevue et qui aurait dû être la sienne, cet excès, l’ouverture de son imagination à une réalité qu’elle oubliait, ont donné à Clémence le vertige d’un bonheur désormais inaccessible. Plus elle croit se rapprocher de sa guérison, et plus celle-ci se moque et s’éloigne, comme en un jeu d’images fractales où l’infinité de l’éloignement réapparaît continûment ou périodiquement au fur et à mesure que l’on croit se rapprocher d’un but.
       — Je n’ai plus de courage ; comme mes amis me manquent ! Ils m’avaient rendue si heureuse l’an passé, me faisant oublier la perte de mon bras. Je ne veux pas redoubler ma classe, Papa, je ne veux pas les perdre ; dis-moi, Papa, est-ce que je suis encore malade ?
       Je ne réponds pas…
       — Dis le moi, crie-t-elle !
       Alors je lui dis que le plus important est sa lente, sa très lente guérison, mais que nous ferons cependant tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’elle passe en classe terminale l’an prochain… Mais nous n’aurons aucun effort à faire pour cela, hélas ! Clémence est déjà en classe terminale !
       Oui, Clémence pleure ce soir son bonheur ancien entrevu chez ceux qui restent ; mais si elle ne souffre pas trop, demain elle s’accrochera encore à ses rêves volontaires… Car on ne changera jamais Clémence : elle n’a pas d’espoir, elle est l’espoir !


Mercredi 5 février

       Hier, Odile a encore emmené Clémence faire une promenade en voiture ; ces sorties épuisent la petite mais lui sont nécessaires car c’est le seul aboutissement physique de ses efforts. On gagne au moral ce qu’on dépense en fatigue. Demain Odile la promènera encore.
       La santé se maintient à un niveau stationnaire vivable. Les escarres allant beaucoup mieux, voilà une énorme souffrance en moins. Mais, par malchance, c’est le dos qui devient de plus en plus douloureux ; et quand il arrive que le dos aille mieux, ce sont les brûlures d’estomac qui reviennent à leur tour… Le même mécanisme qui semble atténuer une douleur, augmente une autre en compensation, comme si la somme était programmée pour ne jamais décroître. Et Clémence, vaincue quelle que soit l’orientation de ses efforts, se désespère et pleure silencieusement, seule et sans un mot de plainte…
       … Car son attente est longue, et quand le bonheur tarde à venir, un peu de déprime ou d’impatience est peu de chose au milieu de tant de souffrances ; et c’est beaucoup de grandeur et de dignité, mon Dieu, et de courage et de vertu aussi, que de montrer si peu de tristesse et de l’espoir encore quand plus aucune joie n’est là. Voilà bien, réunis en une seule phrase, tous les mots-clés du martyre de Clémence.

       Quant à moi, je travaille beaucoup en ce moment dans la salle d’ordinateurs qui est en face de mon bureau et d’où je puis entendre la sonnerie de mon téléphone. À chaque fois que celle-ci retentit, je me précipite, ferme la porte, décroche et attends, prêt à entendre Odile me demandant de rentrer au plus vite… Quand c’est mon collègue qui décroche, je reste figé dans l’inquiétude que l’appel soit pour moi, et je scrute son visage comme en une prière. Parfois il dit : « Ne quitte pas, je te le passe. »
       Le tutoiement amical m’a déjà signalé que c’est Odile qui est au bout du fil, et quand il me tend le combiné, je crains que le ciel ne me tombe sur la tête dans la seconde qui va suivre. Voilà trois mois — que dis-je, trois ans ! — que cette angoisse est la mienne plusieurs fois par jour, mais elle s’avive maintenant en même temps que croît la probabilité du coup de téléphone fatal. Et mes collègues le savent, eux qui me voient bondir à chaque sonnerie et qui partagent discrètement mon soulagement quand ils me voient revenir.


Dimanche 9 février

       Pour l’anniversaire de sa mère, Clémence souhaitait lui offrir une paire de boucles d’oreilles qu’elle aurait elle-même choisie. Voilà donc que jeudi elles sont parties en ville pour une première grande marche. Une place de stationnement avait été trouvée au premier sous-sol du parking de la place Saint-Étienne, une chance car Clémence aurait ainsi moins de marches à gravir. Mais arrivée en haut de celles-ci, elle se rendit compte de la démesure de l’aventure dans laquelle elle s’était engagée, et elle dut renoncer. Il était impensable en effet qu’elle pût encore franchir les cinquante mètres qui la séparaient du magasin.
Clémence m’a raconté son escapade. Loin d’être découragée par son échec, elle n’y a vu que le succès d’être arrivée jusque là :
       — Je suis contente, Papa, me dit-elle, car c’est un bon début. La prochaine fois ce sera encore mieux. Je suis pleine de courage.

       Émilie a été reçue à l’examen théorique du permis de conduire, et elle s’entraîne maintenant avec Odile pour l’épreuve pratique. Clémence les accompagne parfois dans leurs sorties ; ce n’est pas qu’elle y prenne un réel plaisir, tant elle est fatiguée et souffre du dos, mais sa guérison aussi doit se manifester par des sorties ; alors elle sort.
       Clémence a encore dormi dans son lit les deux dernières nuits ; puisque sa guérison implique forcément le retour à sa chambre, elle use de cet artifice pour simuler et se persuader du début de sa convalescence. Mais vers cinq heures du matin, insomniaque, elle nous appelle pour être reconduite sur le canapé du salon. Elle respire mieux là, assise, et attendant que la nuit passe… Et c’est la vie qui passe…
       Et voilà qu’elle me demande aussi de débarrasser son bureau de mon ordinateur :
       — Je reviens, dit-elle.
       Et elle envisage avec un sérieux absolu son retour à l’école pour très bientôt :
       — Si ça ne va pas, j’irai avec Jacquie à l’infirmerie.
       Je n’ose pas lui rappeler sa totale incapacité de s’asseoir à un bureau de travail, alors qu’elle ne peut rester attablée avec nous plus d’une minute ou deux. Je la laisse vivre ses rêves sans entraver le bonheur très instantané qu’elle en tire. Jamais Clémence ne dira : « je veux aller à l’école aujourd’hui » ; et on ne risque donc rien en approuvant ses chimériques projets de lendemain.
Clémence, gonflée d’espoir, organise donc la mise en scène de sa guérison proche comme si cela devait accélérer la venue de celle-ci.
        Ne la contrarions pas, car tout ira vite. Son souffle se fait de plus en plus court, et le bruit sifflant de sa respiration devient rauque et fort comme si ses poumons n’étaient plus qu’un creux de résonance. Il devient permanent, obsessionnel pour qui reste à proximité, une véritable torture pour moi qui perds mon propre souffle à identifier ma respiration à celle de ma petite fille. Clémence semble inconsciente de l’ampleur et de la gravité de cette dérive, et elle reste toujours crédule à l’explication de l’asthme.

       Vendredi soir, Odile et moi nous sommes allés à la Brasserie des Beaux-Arts, ce restaurant où nous fîmes déjà quelques repas avant l’amputation de Clémence. C’était notre première sortie seuls ensemble depuis plus de trois mois ; certes nous aurions pu le faire avant et plus souvent, mais nous n’osions pas, car Clémence a tellement besoin de notre présence le soir quand elle a toute sa lucidité, que nous jugions criminel de l’en priver, et ce n’est qu’avec sa permission et avec la certitude qu’elle fût sans arrière-pensée, que nous l’avions laissée avec sa sœur ce soir-là. Elle était en forme, et notre sortie lui démontrait que nous jugions qu’elle pouvait désormais se passer de notre présence et que tout allait donc mieux pour elle. Ravie, elle nous encourageait même à sortir comme si ce signe optimiste avait pu hâter sa guérison. Clémence, si pressée de sortir aussi, m’avait fait promettre que son premier repas au restaurant serait encore à la Brasserie des Beaux-Arts. Et à notre retour, tout dut lui être raconté dans les moindres détails, le menu et l’environnement, comme pour soutenir son rêve.
       Lorsque nous dînions, Odile et moi étions bien, en cette première pause depuis si longtemps. Lentement je dégustais mes huîtres, prolongeant l’instant, et aucun de nos voisins n’aurait pu imaginer la tragédie que nous vivons. Mais il est tout à fait étonnant, et nous le constations ensemble, que nous puissions encore vivre à l’extérieur comme si tout était normal. Je ne laisse plus jamais rien transparaître de ma détresse intérieure, et si j’eus parfois à cela quelques difficultés lorsque la souffrance de Clémence fut particulièrement pitoyable ou lorsque sa mort m’apparut imminente, j’ai mon âme bien en main actuellement, et ma bonne humeur extérieure est semblable à celle que j’eus toujours. Odile me dit la même chose. Quand nous sommes avec des amis, nous essayons de parler et de rire comme avant, et je crois que nous y parvenons presque. Henri Planet non plus, qui est venu passer avec nous une bonne partie de cet après-midi, n’a pas pu voir sur nos visages l’ombre refoulée en nos cœurs.
       Est-ce là la manifestation d’un courage exceptionnel, ou l’aboutissement de quatre années de silence, de volonté, de lucidité, d’espoir, et de beaucoup d’autres ingrédients dont je ne sais s’ils sont propres à nous ou bien s’ils constituent le lot non révélé de tous ? J’ai déjà dit ici l’admiration que semble forcer notre apparent courage, et j’ai expliqué aussi que cette admiration ne peut venir que de l’incompréhension de notre situation ; toute personne placée dans notre cas aurait le même comportement fait de stoïcisme apparent à l’extérieur mais d’une infinie détresse à l’intérieur.

       Hier midi, samedi, faisant une autre petite fugue, nous sommes allés prendre l’apéritif au magasin de nos amis antiquaires. J’avais apporté une bonne bouteille de rully blanc, et nous avons bavardé et ri ensemble, sans que rien ne pût assombrir notre bonne humeur ni que les autres personnes présentes pussent soupçonner nos sentiments intérieurs. Ces amis ont vu plusieurs fois Odile ces derniers temps, et l’un d’eux m’a confié la stupéfaction que suscite son comportement chez les gens qui la connaissent. Les sentiments maternels d’Odile furent toujours exemplaires, sa gentillesse est connue de tous et laisse croire à sa fragilité. Tout le monde était certain de son effondrement face au malheur qui s’est abattu sur elle, et sa réaction était donc inattendue : Odile se révèle être un monument de courage intérieur et de discrétion extérieure. « Ta femme a un tempérament de fer, c’est une force ! » m’a dit Claude en parlant de l’être le plus doux, le plus sensible et le plus vulnérable qui soit ! Il n’a pas tort.
       C’est que la nature humaine a des ressources étranges et que révèlent les pires circonstances. Claude le sait bien, lui qui a perdu son fils il y a trois ans, et qui me devint si proche ensuite, alors que nos destins se rencontraient en des situations semblables. Dans le courage des jours, seul, il parvint à cacher le chagrin prolongé des soirs. Aussi quand je m’étonne parfois, presque honteux, de pouvoir rire et plaisanter encore, je sais qu’il me comprend, lui qui a connu cette même interrogation. Et mon amitié pour lui, appuyée sur un vécu identique, n’en est que plus grande.


Lundi 10 février

       Odile est grippée aujourd’hui et c’est pour elle que Garson est venu, une fois n’étant pas coutume. Il nous a confirmé que Clémence va effectivement mieux et que le haut de son poumon semble s’être miraculeusement dégagé.
       — Peut-être s’est-elle mise brusquement à fabriquer en grande quantité des substances anti-tumorales, pensait-il.
       Il nous a affirmé que la petite malade qu’il soulageait aux mois de novembre et de décembre était vraiment alors au seuil de la mort, et chaque fois qu’il la quittait il était toujours persuadé qu’il ne la reverrait plus. La rémission constatée depuis un mois est donc tout à fait singulière. Garson se dit admiratif de la « formidable attention » dont nous aurons entouré Clémence, de notre « courage exceptionnel » et aussi de celui que nous avons toujours insufflé à notre petite. Et il suggère que la rare densité de notre présence pourrait peut-être expliquer l’inexplicable pause actuelle dans sa chute.
       Je suis allé ensuite au lycée d’Odile signaler que celle-ci serait absente pendant deux jours. J’y ai rencontré sœur Marie-Hélène, l’ancienne directrice de l’établissement, une femme d’une rare vitalité et qu’Odile aime beaucoup. Elle m’a pris dans son bureau et nous y avons bavardé un peu. Je lui ai raconté quelques détails de ce que nous vivons, et sachant l’amitié qu’elle porte aussi à Odile, je lui ai dit l’étonnante multiplication de l’énergie que celle-ci dépense. Odile a été capable depuis le premier jour, d’assumer une formidable charge supplémentaire de soins et de présence auprès de sa fille, et sans jamais laisser paraître la fatigue ni la détresse qu’on imagine, et sans rien enlever non plus à la quantité ni à la qualité de ses autres activités familiales et professionnelles. N’exagérant nullement ma pensée, j’ai dit que ma femme était un modèle de perfection.
       — Je le sais, a répondu sœur Marie-Hélène, et son courage est considéré ici comme exceptionnel. Tout le monde respecte et admire le silence qu’elle a voulu garder sur son calvaire. Jamais elle n’en parle, et personne n’ose la questionner. Odile impressionne par sa dignité et sa force d’âme.
       Sœur Marie-Hélène se dit persuadée que la réunion de nos courages, celui d’Odile et le mien, est aussi hors du commun. Je lui affirme que je n’en crois rien et que je suis certain que tous les gens placés dans notre situation réagiraient de même, répétant là ce que j’ai déjà écrit plusieurs fois ici.
       — Non, me dit-elle, beaucoup de gens se seraient effondrés au bout de quatre ans et n’auraient jamais eu votre étonnante force ; et je prie pour que celle-ci reste intacte dans la suite à venir.

       Tous ces propos admiratifs venant de Garson et de sœur Marie-Hélène, des gens sans complaisance et qui en ont vu d’autres, me laissent perplexe. Certes je ne suis pas insensible à de tels compliments, et l’admiration que peut susciter notre stoïcité commune, à Odile et à moi, ne peut me déplaire et j’essaie d’y croire. Mais même si je demeure persuadé que nos apports individuels à cette qualité commune restent modestes, il n’est pas impossible cependant que leur réunion ait pu être magnifiée et transcendée en une formidable synergie ; car si les particules des forces de l’un découvrent et révèlent celles qui restent cachées chez l’autre, leur somme peut ainsi être rendue bien supérieure à leur addition simple, comme dans une fusion sacrée qui libérerait mystérieusement des énergies dernières et infiniment subtiles : une résonance !
       Sans que je m’en rendisse compte, notre attitude et notre courage, à tous les deux ensemble, auraient-ils donc été aussi exceptionnels qu’on le dit ?
       Et je rêve soudain que oui ! Et cette énergie psychique, freudienne, celle-là dont nous enveloppons notre enfant et qui remonte jusqu’à son essence physique, je décide qu’elle est celle dont parlait Garson et qui désactiverait, par de complexes et cérébraux détours, le mécanisme des cellules malades de Clémence. L’inexplicable amélioration que le médecin observait ce matin et dont il n’excluait pas qu’elle pourrait être due au rayonnement de notre présence intense auprès de Clémence, pourquoi ne pas croire en effet qu’elle serait la concrétisation de notre espoir toujours affirmé et de notre volonté toujours concentrée sur le seul bonheur de l’enfant ? Et cette force, celle-là qui aurait donc déjà permis son étonnante survie jusqu’à aujourd’hui, pourquoi ne pas admettre qu’elle pourrait encore se prolonger un temps, et offrir à la petite le bonheur relatif d’une longue rémission ou celui, absolu (oh ! mon Dieu !) d’une fabuleuse guérison ?
       Oui, pour que vive Clémence, aimons-la plus encore !

       Mais que viens-tu d’écrire, pauvre fou ! Car voici donc, dans le rêve et le délire, les dernières et grotesques contorsions de ton espoir : des soubresauts absurdes qui échappent à la raison vaincue.


Dimanche 16 février

       Émilie est partie au ski hier, abandonnant sa sœur pour une semaine. Celle-ci continue de ne pas aller moins bien, et même parfois d’aller mieux lorsque le physique arrive à suivre un moral gonflé à bloc. Elle dort à nouveau dans sa chambre depuis plusieurs nuits, quittant ainsi le morbide canapé du salon où elle vivait constamment depuis quatre mois ; elle prend aussi quelques repas à table, et elle est encore sortie plusieurs fois en voiture avec Odile. Tout cela lui est difficile mais Clémence fait son affaire de tout ce qui n’est que volonté, et elle retrouve actuellement une énergie considérable. Ses amis sont passés hier la voir et ils ont remonté tous ses ressorts d’espoir. Hélène lui avait apporté des cours de mathématiques, et aujourd’hui Clémence en a lu avec moi quelques feuillets ; je lui ai expliqué des exercices sur les séries, calmement, lui faisant croire qu’elle n’avait rien perdu en quatre mois, et elle était contente, heureuse même, de ses capacités intactes.

       Rentrant du studio, vers dix heures, Odile était déjà couchée, épuisée par la quotidienne et exténuante attention dont elle avait, une fois encore, entouré sa fille. Clémence était devant la télévision, toute seule, prolongeant ses pensées et forgeant déjà sa volonté du lendemain. Elle souhaitait me parler et je me suis donc assis auprès d’elle. Elle s’est mise à pleurer, heureuse d’être écoutée en un moment où elle en avait grand besoin ; à force de vivre dans une monotone uniformité, joies et tristesses n’ont plus de références concrètes, et leurs expressions, sourires ou pleurs, traduisent et amplifient des écarts d’émotions qui sont souvent minimes.
       Les divers cachets de Clémence commençaient leurs effets, mais de son esprit embrouillé émanaient des pensées lucides, filtrées au travers du vécu et de l’apport de sa journée, une autre journée hostile qui s’achevait et qu’elle venait encore de vaincre.
       — Comme je suis heureuse, m’a-t-elle dit, ô Papa ! comme je suis heureuse ce soir ! Je suis heureuse parce que j’ai marché en ville, et que c’est le grand début de ma guérison. Enfin ! Tu ne peux pas savoir, Papa, tout le bien que cela m’a fait. Je trouve déjà que je respire mieux, et même si cette promenade m’a beaucoup fatiguée, elle m’a reposée en même temps car je sens revenir mon souffle et la profonde respiration que j’avais perdue, tu sais, la grande respiration, celle qui s’infiltre partout et après laquelle on se sent si bien. J’ai la certitude maintenant que je vais guérir. Dès que j’aurais redonné des forces à mes jambes je retournerai à l’école : c’est pour bientôt.
       « Une chose que tu ne peux pas savoir, Papa, c’est ce qu’est la longueur de mon attente. Mais j’attends, j’attends… Je suis étonnée de voir comme un malheur arrive vite, puis comme il est long ensuite à s’effacer. J’y réfléchis souvent. Ma première bosse, survenue au bras en quelques minutes, il y a quatre ans, hante encore ma vie. Mes cheveux étaient partis en quinze jours et ils ont mis ensuite deux ans à repousser. Mon nouveau malheur, arrivé si vite aussi et alors que j’étais si confiante, est plus terrible encore. La perte de mon bras n’est rien à côté de ce que je vis actuellement. Je sais, bien sûr, que je ne suis plus qu’une infirme, mais mon espoir en tout reste immense. J’ai une telle volonté de me sortir du malheur qui aura noirci toute mon adolescence, que j’y réussirai. Je te le jure, Papa, j’y réussirai.
       « Si tu savais, Papa, la stérilité dans laquelle je vis, toute la journée face à une télévision idiote à laquelle je ne demande rien d’autre que la vision de la vie et du monde qui bouge ! Je n’en peux plus, je suis arrivée à l’extrémité de mon possible. Je n’ai plus qu’une seule envie, c’est de retourner à l’école, de travailler, de me remettre à mon bureau, d’étudier les mathématiques, le français, et tout le reste… Je ne suis pas une mauvaise élève, et mes résultats scolaires étaient bons en début d’année. Je m’en sortirai, Papa, et je ne redoublerai pas. Mes professeurs savent que j’ai déjà été courageuse et que je le serai encore. Quand je serai fatiguée, j’irai me reposer un peu à l’infirmerie ; Jacquie s’occupera de moi, je l’aime, et nous nous parlerons. Hélène aussi est douce et calme, et c’est mon amie. Elle viendra à Carantec cet été et elle m’expliquera tout ce que j’aurai eu du mal à comprendre en économie. Maman m’aidera pour l’histoire et la géographie, et toi pour les mathématiques. Oui, je travaillerai sans arrêt, et je m’en sortirai. Il le faut.
       « Ô Papa, comme j’aime mon école et comme la certitude d’y retourner me rend heureuse ce soir ! Je prie le Seigneur pour que tous mes amis soient bientôt à nouveau autour de moi, et moi au milieu d’eux (1)  ; et quand je souffrirai moins, quand je serai moins diminuée et moins triste, j’aurai à nouveau plaisir à rire avec eux tous. Ils m’avaient aidée à découvrir que je pouvais être heureuse sans un bras, moi qui avais eu si peur d’être délaissée. Ils m’avaient fait oublier mon infirmité et je n’y pensais presque plus. Ils m’aiment pour moi-même, mon bonheur est parmi eux, ils m’attendent, je le sais, et ils me protègeront, et nous rirons encore. Comme je les aime ! Ô Papa ! comme j’ai hâte à mon retour ! Comme je suis heureuse ! »

       Et j’écoute parler ma petite et errer son espoir. Je caresse ses cheveux, et j’essuie les larmes de joie qui coulent sur ses joues, retenant difficilement les miennes. Souvent ses paroles sont inaudibles, mal articulées ou étouffées dans un sanglot ; elle mélange aussi des mots ; mais j’acquiesce à tout ce qu’elle dit comme à des évidences. Mon approbation la conforte sur la voie du difficile bonheur qu’elle entrevoit et qu’elle vit déjà, et il n’en faut pas plus pour décupler une énergie nouvelle et formidable qu’elle découvre encore je ne sais où.
       Si je lui disais maintenant : « Tu vas mourir Clémence, mais Dieu existe », elle me répondrait encore : « Je suis heureuse, Papa ! » Il y a deux ans, au lendemain de son amputation, Clémence rayonnait déjà du même aveu, ayant compris que son bonheur n’est qu’un rêve d’espoir ou d’espérance vécu sur un morceau de présent, et affirmant une fois de plus qu’il n’y a pas de bonheur sans espoir ni d’espoir sans courage. Quelle leçon !
       Et quelle innocence encore en cette joie euphorique qu’elle découvre aujourd’hui dans les larmes de sa lassitude ! Mais quelle maturité révélée au milieu de ces propos confus qui me sont confiés en vrac ! Oui, quelle conscience du malheur dans l’excessif aveu d’un aussi dense et éphémère bonheur !

(1)   Post scriptum :
                                   Ô clémence ! ô douceur ! ô saint refuge ! ô Père !

                                   Votre enfant qui pleurait, vous l’avez entendu !

                                                                      Marcelline Desbordes-Valmore


Lundi 17 février


       Odile et moi passons un cap difficile. Un petit accroc survenu la semaine dernière, demeure et s’envenime. Tout le bien que j’ai pu dire d’elle dans les dernières pages de ce journal n’est qu’une observation admirative faite de loin, car nos efforts sont conjugués mais peu concertés. Odile vit exclusivement pour sa fille, aucune de ses pensées ni de ses actions n’en étant libérée, et nous nous retrouvons peu l’un près de l’autre, l’un pour l’autre ; nous en sommes malheureux et nous n’y pouvons rien.
       Nos relations semblent s’être rigidifiées autour de notre don total à Clémence. À l’extrême frontière de notre possible, un rien suffit pour nous briser. La situation actuelle ne crée pas de dissensions nouvelles entre nous, mais elle amplifie démesurément toutes celles qui existent, même minimes, au point de les conduire à des points aberrants de rupture : petites causes et grands effets, nous ne sommes pas loin de la théorie des catastrophes. Incapables de parler de tous nos problèmes propres qui se créent dans la mouvance de celui de Clémence, les laissant dériver, nous nous apercevons ainsi que nos vies s’écartent. Attention !


Mercredi 19 février

       Clémence et Odile sont sorties tous les jours depuis dimanche. Elles allaient du côté de la rue Croix-Baragnon, puis elles s’asseyaient un peu dans les jardins qui bordent la cathédrale Saint-Étienne ; leurs promenades se continuaient par un tour de voiture prolongé en ville ou à la campagne. Mais Clémence n’a pas voulu sortir aujourd’hui tant la grande fatigue déjà ressentie hier s’est soudain amplifiée.
        Lorsque je rentre du bureau, Clémence est au plus bas, incapable de répondre par oui ou par non aux élémentaires questions que je lui pose. Peut-être même ne les entend-elle pas. Dans la soirée j’insiste pour qu’elle exprime les raisons de ce brusque changement, après qu’elle nous eut si magnifiquement communiqué sa confiance et son optimisme durant une dizaine de jours. En un faible murmure et sans ouvrir les yeux, elle a répondu :
       — J’ai du mal à respirer.
       Nous observons effectivement que sa respiration devient chaque jour plus critique. Son bruit, que laissent passer les portes ouvertes de nos chambres, me tient longtemps éveillé la nuit ; il est devenu la conjugaison insupportable d’une résonance creuse, d’un sifflement, d’un râle… Tous ces sons, distincts, se suivent séparément, signalant les différentes phases du cycle respiratoire difficile et égrenant tout fort les secondes de notre malheur. Ma propre respiration, réglée sur cet atroce métronome, en devient haletante aussi. Mais parfois un élément chaotique vient briser la monotonie infernale de cette séquence, et les différents bruits s’entremêlent alors en un terrifiant désordre. Ayant perdu son rythme moteur, ma propre respiration s’arrête aussi comme si le spasme qui avait attenté au souffle de ma petite avait en même temps suspendu ma vie.
       L’insuffisance pulmonaire de Clémence va être bientôt la cause dernière qui l’emportera. Afin qu’elle ne s’inquiète pas trop de l’aggravation actuelle de son inconfort respiratoire, il nous est facile d’invoquer la saine fatigue des promenades de ces derniers jours et l’accroissement passager de l’asthme sous l’effet du froid. Pour atténuer et reculer une prise de conscience qui viendra bien assez tôt, ce prétexte est même une aubaine, et nous le trouverons encore tant que Clémence voudra et pourra sortir.
        Il est 23h30 et je vais aller essayer de dormir, bercé encore par les derniers râles respiratoires de Clémence dont le bruit, aussi terrifiant soit-il, me rassure encore. La nuit quand je ne les entends plus, je m’assieds sur le lit, attentif et scrutant le silence… C’est quand ces spasmes ne seront plus, bientôt, que commencera alors ma longue, longue insomnie à la recherche de l’enfant perdue.


Jeudi 20 février

       Hier j’ai parlé trop vite : pas de sortie aujourd’hui, et je crains qu’il n’y en ait plus jamais. Ses difficultés respiratoires deviennent telles que Clémence envisage elle-même d’être placée sous oxygène. Roché propose une radio pulmonaire, mais Clémence ne croit plus aux soins qu’on peut lui donner au Centre et elle refuse tout net de retourner sur le lieu principal de son martyre. On avisera demain.
       De grosses veines sont apparues sur les tempes de Clémence. La pudeur de celle-ci m’interdit de la voir nue, mais Odile m’a affirmé que tout son ventre est bleu du côté droit, là où les veinules sont gonflées et éclatent :
       — C’est devenu effrayant, dit-elle.


Vendredi 21 février

       La respiration de Clémence était devenue tellement difficile ce matin que la nécessité de faire quelque chose devenait impérieuse. Une ambulance est donc venue prendre la petite pour la conduire au Centre Claudius-Regaud. Elle n’y a pas quitté son brancard.
       La radio pulmonaire est catastrophique. Le poumon droit est inexistant et l’autre est détruit aux trois quarts. Clémence ne respire donc plus que par un quart de poumon. Le cœur, complètement enveloppé de masses tumorales, n’apparaît même plus à la radio. De plus une tumeur obstrue partiellement la trachée-artère, et c’est là une des raisons du sifflement respiratoire. Roché prescrit une aide respiratoire pour reculer un peu les atroces étouffements qui vont arriver et auprès desquels les souffrances vécues actuellement seront peu de chose.
       Dans l’après-midi on est donc venu apporter l’oxygène, et la bonbonne est là derrière le canapé, laide et ultime injure. Cela va mieux ainsi. Clémence a vaguement dit son désespoir à sa mère, comme chaque fois qu’un nouveau grand malheur ponctue sa vie, puis à nouveau elle n’a plus rien dit de la journée, appelant seulement de temps en temps pour qu’on ajuste le masque. Roché nous laisse toute liberté pour administrer les doses de médicaments que nous jugeons souhaitables. La dernière phase est engagée et il est préférable que Clémence en ait conscience le moins possible. Elle est donc assommée de morphine, cortisone et autres tranquillisants, totalement absente.
       Vers 22 heures Clémence retrouve un peu ses esprits mais parle de façon peu intelligible :
       — Tu ne peux pas savoir, Papa, ce que j’ai ressenti aujourd’hui, sur mon brancard, dans cet hôpital où je pensais ne plus jamais retourner ! J’ai dit à Roché que je n’en pouvais plus et que je lui donnais huit jours, pas un de plus, jusqu’à la rentrée des classes, pour me guérir de mon asthme et de tout. Je lui ai dit cela en le regardant droit dans les yeux et en lui serrant la main fort, très fort, pour qu’il comprenne mon désespoir.
       Adieu Roché !

       Puis Clémence continue, toujours en pleurant :
       — Si tu savais, Papa, ce que c’est de penser tous les jours au suicide et d’y être presque déterminée ! Heureusement que j’ai Émilie, mais comme elle me manque actuellement ! Tous mes amis me disent que j’ai une sœur extra, et c’est vrai. Heureusement que je ne suis pas fille unique, je ne sais pas comment j’aurais pu tenir sans elle !
       Clémence continue de parler mais les mots qu’elle prononce sont peu compréhensibles ; je la laisse dire et pleurer, totalement impuissant à la consoler. Je lui caresse les genoux et les cheveux, et de temps en temps je lui dis que je l’aime, en lui affirmant que bientôt tout cela sera fini ; c’est hélas vrai !

       Je suis terrifié à l’idée que Clémence puisse mourir durant la semaine qui vient, avant la fin des vacances. Ce détail peut paraître dérisoire, mais j’avais déjà eu la même appréhension à la Toussaint puis à Noël. Après tous ses malheurs, Clémence ne mérite pas cette insulte finale du sort. Elle a tellement espéré son retour auprès de ses amis et dans son école, elle a tant lutté pour cela, que ce serait la pire des choses qu’elle parte sans l’hommage de ceux qu’elle a aimés et dont l’absence lui fut pire que toutes les douleurs physiques. Elle a tant cru à ce retour que je voudrais que son souhait se réalise enfin et qu’elle ait dans la mort cette ultime et inconsciente victoire. Que le chagrin exprimé dans l’adieu final soit donc la dernière affirmation de l’amitié qui anima l’espoir de Clémence. Et puisque son corps va mourir, que cet hommage la prolonge encore plus dans les souvenirs, qu’il fasse revivre sa trace, sa mémoire et son âme ! Je souhaiterais tant que Clémence ne fût jamais oubliée ! Mais je suis effondré ce soir, tellement je suis certain de la mort imminente de ma petite et tant je crains que son départ ne soit solitaire.


Samedi 22 février

       Le retour d’Émilie a dû être différé d’un jour. Clémence attendra :
       — Comme j’ai hâte qu’elle revienne !
       Pour contrer sa déception, je lui fais ce soir la promesse d’une montagne de cadeaux.
       — Quand tu seras guérie, Clémence, bientôt, je t’achèterai un collier en argent, avec de jolies perles vertes et jaunes, multicolores, et tes amis te trouveront encore plus belle. Tu le veux ce collier, Clémence ?
       Silencieuse, les yeux fermés, d’un mouvement de tête à peine perceptible, elle dit oui et sourit. Je continue.
       « Maman t’achètera une belle robe, avec de la soie et des tissus aux couleurs de printemps qui feront ta joie et celle de tous ceux qui te verront radieuse, souriante et définitivement guérie. Tu la veux Clémence cette jolie robe que tu porteras lorsque tu seras guérie ?
       Oh ! oui ! elle les accepte, cette robe et cette guérison !
       « Et de belles chaussures neuves aussi pour courir dans ta gaieté nouvelle, celle qui arrive, loin de tous les malheurs passés… Tu les veux, Clémence ?
       Oui, elle les veut, et comme elle le fuit déjà cet affreux passé-là !
       « Un bracelet en ors de différentes couleurs, tu le choisiras toi-même, le plus beau, avec des torsades comme ta bague offerte à Noël. Tu voudrais cela, Clémence, bientôt, pour ton retour auprès de tes amis qui t’aiment et qui t’attendent ? »
       Oui, elle veut ce bracelet, vite, et embrasser ses amis surtout comme l’indique son sourire qui survient avant même la fin de ma question !
       « Je t’achèterai aussi une autre peluche magnifique, un chien dont le regard sera si doux que tu ne pourras que l’aimer et le serrer fort de ton amour. Tu le veux, Clémence ?
       Oh ! la tendresse nouvelle ! Oui, elle veut cet amour !
       « Et de nouvelles affiches pour ta chambre d’ici, pour celle de Carantec, des disques, de nouveaux flacons de parfum pour ta collection, des voyages bientôt, l’invitation à Carantec de tous les amis…
       Oui, oui, oui ! Et une grande soirée aussi dans quelques mois, pour ses dix-sept ans ! Et voilà que je lui énumère la liste des amis qu’elle invitera : Christian, Guillaume, Grégoire, Arnaud, Romain, Martin, Jean-Charles, Anne-Sophie, Hélène, Marie… et tous les autres.
       Ô la guirlande des si chers prénoms ! Ô le bonheur qui coule dans le cœur de ma petite mourante !
       Et je continue d’énumérer ce qui me passe par la tête. Clémence accepte tout, non qu’elle croie à toutes ces promesses, mais ce jeu alimente le rêve où réside son seul bonheur possible. C’est une belle histoire, et peut-être aussi que l’excès de ma litanie amuse Clémence au delà de son mur de tristesse et de silence. N’a-t-elle pas toujours aimé que je plaisante avec elle ?
       Souvent je viens ainsi à Clémence pour lui parler de bonheur et entretenir artificiellement son rêve qui s’éteint, un rêve tué par une vie qui ne porte plus jamais aucune réponse à ses aspirations de lendemain. Quand je lui parle, elle semble ne pas entendre, mais mes propos la touchent là où elle est. Les seuls éléments tangibles de l’espoir de Clémence restent toujours notre amour exprimé à chaque instant, et aussi l’environnement de gaieté et d’insouciance si difficiles à simuler et qu’assure le ton de plaisanterie sur lequel je continue de lui parler souvent. Jamais la situation n’est dramatisée, et rien sur nos visages ou dans notre comportement ne laisse supposer que tout devient chaque jour plus dramatique encore. Émilie a toujours été parfaite dans son rôle, et sa présence débordante d’affection, ses petits mots et ses caresses, sont devenus une drogue nécessaire à Clémence. Si l’absence momentanée de sa sœur engendre aujourd’hui chez elle quelque cafard de solitude, elle entretient en compensation l’espoir heureux de son retour. Ainsi est Clémence : tout en vivant complètement la douleur de chaque instant, elle sait y trouver la matière qui alimente aussi ses fiers lambeaux de courage.
       Malgré tout ce qu’elle endure, Clémence continue à ne jamais se plaindre, assumant seule dans son silence l’effritement de ses espoirs. Elle sait que nous faisons pour elle tout ce qui est en notre pouvoir et que ses plaintes ne feraient que déstabiliser notre équilibre déjà si fragile. Elle continue donc à le protéger. D’ailleurs ce n’est pas dans la nature de Clémence de se plaindre ; et les quatre années passées, où les seuls vainqueurs furent sa maladie mais aussi son courage, sont là pour nous affirmer l’exceptionnel tempérament de cette enfant.


Jeudi 27 février

       Les choses vont de plus en plus vite et les forces de Clémence l’abandonnent complètement. Après une absence d’une semaine, Émilie a remarqué l’accentuation brutale de la maigreur de sa soeur, et des amis venus hier en ont aussi été stupéfaits.
       La main de Clémence tremble quand elle tient un verre d’eau et ce minimal effort ne lui sera plus possible longtemps. J’observais aussi ce matin le mal qu’elle avait à mordre dans un morceau de pain. Après que le morceau fut dans sa bouche, elle dut remettre son masque à oxygène pendant une bonne minute avant de commencer le long travail de mastication. Inutile de lui parler durant tout ce temps : toute concentrée sur cette difficulté vitale, rien ne pouvait l’atteindre.
       Clémence n’a plus la force non plus de changer de position sur le canapé, et elle appelle constamment, jour et nuit, pour qu’on vienne l’aider. Cela devient très contraignant, épuisant parfois, mais nous restons toujours disponibles et cachons la lassitude qui pourrait nous guetter. Notre devoir est ainsi.
       Elle saigne aussi souvent du nez, mais qu’importe la raison ! cela n’a plus d’importance. Ce matin Odile a dû nettoyer le masque à oxygène qui était plein de sang.
       La petite est très malheureuse, et la semaine dernière elle m’avait parlé de son corps déformé comme si cela avait été une honte qu’elle ne pouvait plus cacher : « Tu as vu Papa comme je deviens laide ! » m’avait dit, désespérée, cette adolescente qui était encore si belle il y a quelques mois, si coquette et si charmeuse. Depuis une semaine elle est parfaitement consciente de l’accélération de sa chute, mais elle ne pose aucune question qui pourrait nous forcer d’une marque de pitié ou d’une explication inutile.

       Mais le plus triste est la dégradation des facultés mentales de Clémence. Depuis deux jours on peut dire qu’elle est dans une sorte de semi-coma duquel elle n’émerge pratiquement pas. Émilie, qui passe beaucoup de temps auprès de sa sœur, observe que celle-ci ne sort plus d’un état quasi-végétatif duquel tout dialogue est exclu. La lucidité de Clémence s’en va, et ses rares propos sont souvent incohérents, n’ont pas de sens pour nous, ou sont incompréhensibles car mal formulés dans sa tête d’abord et mal restitués ensuite par une bouche qui a perdu de sa mobilité. Quand elle pose une question, elle oublie tout de suite qu’elle l’a posée et n’attend plus de réponse. Mais même si nous n’avons pas compris ce qu’elle a dit, nous répondons toujours quelque chose de gentil, n’importe quoi pourvu que cela puisse lui faire plaisir. Trop épuisée physiquement et mentalement, incapable de comprendre et d’argumenter, Clémence ne répond pas non plus aux questions simples qu’on lui pose. Quand nous lui demandons « ça va ? », elle acquiesce toujours d’un mouvement de tête, sans ouvrir les yeux, par habitude et lassitude.
       Hier soir, alors que nos présences autour d’elle lui offraient le réconfort de la vie qui bouge, elle demanda soudain qu’on éteignît la télévision ; et quand cela fut fait elle demanda qu’on l’éteignît encore. À quoi pensait-elle et que demandait-elle vraiment ? De même que la première prise de morphine puis les accroissements successifs de dose avaient eu des séquelles sur l’état mental de Clémence, il n’est pas impossible que l’oxygène ait des effets identiques, son excès pouvant entraîner des nécroses cérébrales. Le débit administré à Clémence est pourtant normal et conforme au confort respiratoire qu’elle recherche ; il ne peut être moindre. C’est donc la fatalité qui tue l’esprit de Clémence.
       Un peu plus tard elle a murmuré : « Je prie Dieu ». Nous fûmes bouleversés, mais nos encouragements pour qu’elle continuât à s’exprimer restèrent vains.
       Émilie était sortie ensuite et Clémence en fut toute malheureuse :
       — J’aime tellement ma sœur que je veux profiter d’elle au maximum, a-t-elle dit de sa voix cassée.
       Avait-elle en cet instant la conscience de son départ proche ?

        Les réflexes de survie de Clémence existent malgré tout. Hier soir, d’un grognement qui résonnait dans le masque à oxygène, elle signifiait à sa mère que c’était l’heure des cachets et qu’elle était prête ; d’un autre son aussi inintelligible, elle la priait ensuite de lui masser le dos. « Maintenant ? » lui demanda Odile. Mais d’un geste d’épaules la petite affirma son incapacité à répondre, dégagée déjà de la demande qu’elle venait de faire, et incapable de toute façon de lier un souhait et sa demande d’exécution.
       Les soins physiques sont encore attendus comme des caresses ; ce sont des actes de vie et de tendresse, les mêmes depuis quatre mois, et ils sont inscrits dans l’horloge interne de Clémence. Leur attente est son désir, et leur accomplissement est l’aboutissement sensuel de sa journée. Odile, seule autorisée à masser Clémence, est elle-même programmée pour les exécuter tous les soirs à la même heure, et elle comprend tout de suite la demande inarticulée de sa fille. Tandis qu’elle la massait, j’ai vu calmement, surgie dans le creux profond de deux côtes, une tumeur nouvelle et énorme qui eût fait notre terreur en d’autres temps. Le pauvre petit dos, squelettique, n’est plus qu’un lamentable champ de « bosses ».

       Famille encore complète, ce soir nous étions tous là autour de Clémence, fusionnant nos présences comme en une veillée d’adieu, certains du regret que nous aurions bientôt de la fuite de cet instant pourtant terrible. Clémence eut-elle conscience de notre pitié ? Elle demanda soudain à rester seule avec sa mère dans l’obscurité et le silence. Émilie et moi sommes donc partis, chassés, elle dans sa chambre et moi dans le studio où j’abrite encore une fois ma solitude, mon désarroi, ma frustration, et où j’écris en direct ces toutes dernières confidences.


Samedi 29 février

       Après avoir été réveillé à chaque heure de la nuit par les appels de Clémence, je suis parti tôt traîner mon habitude à Saint-Sernin. Puis je suis resté auprès de ma petite fille durant toute la journée, surveillant sa respiration et craignant à chaque instant que sa mort ne survînt. Eugénie et sa mère sont passées et (post-scriptum) c’est ici que les deux inséparables amies se séparent. Adieu donc à toi aussi, si chère Eugénie !


Lundi 2 mars

       Nos soins à Clémence sont exténuants et je crains qu’ils ne deviennent impossibles. Nous ne dormons plus la nuit. Incapable de bouger seule, Clémence appelle constamment pour qu’on modifie sa position, qu’on arrange sa couverture, qu’on remonte ses chaussettes…, mais le plus souvent elle appelle pour rien car elle ne parvient pas à exprimer son désir. Odile n’arrive plus à lui faire sa toilette tant Clémence participe peu à ses propres mouvements, et il faut désormais être à deux pour la porter jusqu’aux toilettes. Sa position assise devient peu stable aussi, et ce matin elle est tombée du canapé, sa tête heurtant la table basse du salon.
       Joëlle, une amie infirmière que nous avions priée de venir hier changer les pansements des escarres, a été terrifiée de voir à quel point était rendu l’état de maigreur et de faiblesse de la petite. Elle nous a vivement conseillé de la faire hospitaliser, cela étant le mieux pour tous. Les soins médicalisés nous libéreraient de contraintes que nous n’imaginons pas, et cela d’autant plus que Clémence peut durer encore un certain temps comme cela. Certes sa respiration est irrégulière et elle peut mourir à chaque instant, mais elle est jeune et son cœur tient ; sa peau n’est pas déshydratée et son coma n’en est pas vraiment un ; Clémence n’a plus aucune force mais elle peut avoir des ressources de survie insoupçonnées ; très vite nous ne serons plus capables d’assurer les soins élémentaires de notre petite mourante.
       Joëlle nous a conseillé de nous déculpabiliser du fait d’envoyer Clémence à l’hôpital :
       — C’est mieux pour son physique, dit-elle, et c’est mieux aussi pour son moral car on ignore les interrogations qui hantent son silence. Et Clémence serait peut-être soulagée de savoir que la médecine s’occupe d’elle à nouveau au lieu de constater que tous les soins sont abandonnés et d’imaginer peut-être qu’on la laisse mourir.
       Mais bien que nous y fussions décidés hier, ce matin nous n’avons pas pu conduire Clémence à l’hôpital. Notre résignation à cet exil n’arrivera qu’après être allés à l’extrémité de notre possible pour y vérifier l’insuffisance de notre maximum. À partir d’aujourd’hui je vais donc grignoter mon capital de vacances pour rester au chevet de Clémence. Bientôt je regretterai de ne pas pouvoir donner tous mes congés en échange d’une seule minute à passer avec elle. Sa mort loin de nous, loin d’ici, me serait à ce point cruelle que je risquerais de ne jamais m’en remettre.
       C’est donc moi qui assiste Clémence. Garson est venu à midi prescrire un sirop morphinique en remplacement des gros cachets de Moscontin que Clémence ne peut plus avaler, et il a ordonné aussi les soins infirmiers qu’Odile ne parvient plus à assurer.
       La chambre de Clémence a été préparée en prévision de son retour obligé ; nous y avons changé la place du lit afin que l’approche en soit plus facile pour une infirmière, et aussi pour pouvoir placer éventuellement une potence à perfusion. Le petit ordinateur portable qui était installé depuis plusieurs mois sur le bureau de Clémence est posé maintenant sur la table du séjour, et c’est donc là que j’écris, en surveillant la petite qui m’est cachée par le dossier du canapé. Une belle lumière printanière baigne la pièce d’une clarté étrange et triste ; les hésitations de mon clavier viennent y briser le ronronnement continu des bouteilles d'oxygène mais sans parvenir non plus à pénétrer vraiment le lourd silence qui plane et qui pèse.
       De temps en temps je mets un peu de musique, très faiblement pour ne pas troubler Clémence, pour la bercer seulement… Voici le sublime mouvement lent d’un concerto pour piano de Mozart, une romance dont la divinité enveloppe et caresse l’âme fragile et à peine retenue de la petite sainte qui meurt. Échappée de la mélodie, une note parfois me parvient plus tristement que les autres, plus douce et plus légère encore, sans doute saisie puis relancée par l’un des anges qui, penchés sur leur future et tendre sœur, recueillis mais joueurs, sages mais impatients, l’attendent pieusement mais aussi parfois s’amusent.
       Clémence a perdu le sens du temps, et si je lui dis : « Maman rentrera dans une heure », une minute plus tard elle appelle encore : « Maman ! » Elle ne se rend pas compte que c’est moi qui suis là et qui viens à chaque instant.
       La voilà qui appelle. J’arrive. « Après ! » me dit-elle. Je retourne donc d’où je viens, mais à peine me suis-je assis qu’elle crie : « Vite ! » J’accours à nouveau. Elle me tend son bras ; je tire pour la relever, portant sa nuque aussi, et craignant de la briser tant elle est maigre et fragile ; assise, penchée en avant, les pieds sur le sol, sa main sur mon épaule, elle fait ensuite une longue pause, recherchant sa respiration violentée par l’effort ; puis elle s’appuie en arrière sur les oreillers et je remonte alors ses jambes sur le canapé. Mais cette position durera peu et Clémence m’appellera sûrement dans quelques minutes pour que je l’allonge à nouveau…
       Parfois Clémence parle, mais comme elle confond et mélange désormais tous les mots et même les syllabes, les chances de la comprendre ne résident plus que dans la conservation d’un ordre minimum que sa confusion aurait respecté. Mon entraînement à deviner et à anticiper ses désirs m’aide à extraire de ses expressions les mots ou morceaux de mots qui n’ont rien à y faire, de façon à n’y conserver que ceux qui sont susceptibles de traduire quelque chose de probable. Il me reste alors à mieux cerner son souhait par des questions simples dont les réponses — si elles viennent — sont à nouveau élaguées et permettent ainsi de converger itérativement vers la compréhension de ce qu’elle a dit. Ce n’est pas facile.
       Une autre des raisons pour lesquelles notre attention doit rester constante, la principale en fait, est que le tuyau qui apporte l’oxygène au masque n’est solidaire de celui-ci que par friction et qu’il s’en détache donc facilement. Jusqu’à hier encore, « fil !» nous ordonnait d’ajuster le tuyau ou l’élastique d’attache. Mais Clémence ne se rend plus compte maintenant de ce qui ne va pas, et si elle appelle c’est simplement parce qu’elle ne se sent pas bien. Nous nous levons souvent la nuit pour vérifier le bon ordre de tout cela.


Mardi 3 mars


       Ce soir après que Clémence eut appelé, j’étais accouru pour l’asseoir. Son corps était penché en avant, et je m’étais accroupi devant elle, essayant de saisir quelques rares mots que j’aurais vite ensuite retranscrits ici comme pour y cacher un trésor volé. Ma tête était placée en contrebas de la sienne afin qu’elle pût me voir malgré sa position penchée. Incapable de me répondre, et comme pour décharger son silence du poids de tout ce qu’elle ne pouvait dire, elle laissa alors tomber son front sur le mien. Oh ! ce contact ! Je fis corps durant de longues secondes avec ma petite fille qui s’en allait, et tout me fut révélé en cet influx silencieux. Quelle souffrance que celle-là qui n’est plus dite ! Loin des mots devenus inutiles, quelle révélation j’eus alors de l’angoisse infinie de mon enfant, et quelle intuition aussi de son épouvantable certitude !
       C’est l’instabilité et la douleur de Clémence qui interrompirent une fusion et un dialogue de silences que j’aurais souhaité éternel ; mais il ne m’appartenait plus que d’entrevoir la détresse de ma petite fille et non plus de la vivre : nos chemins se séparaient donc ici. Et lorsque nos fronts se détachèrent, je sus que Clémence venait de me faire l’adieu conscient que j’avais toujours souhaité qu’elle me fît. Je pleurais.


Jeudi 5 mars

       Notre nuit a été terrible. Odile, qui a besoin de beaucoup plus de sommeil que moi, est totalement épuisée. La petite a beaucoup déliré et son cauchemar était aussi le nôtre. Dans l’un de ses propos désordonnés j’ai cru comprendre : « J’ai peur d’étouffer. »
       Il est possible que l’agitation excessive de ces derniers jours soit provoquée par une douleur que Clémence ne pourrait plus exprimer, une douleur qui se serait amplifiée depuis le remplacement des cachets de Moscontin par le nouveau sirop :
       — Celui-ci est un médicament moins puissant, nous dit le pharmacien, et il est curieux qu’on l’ait prescrit en sachant qu’il ne pourrait assurer la continuité du calmant morphinique précédent.
       Hier soir donc, aidés d’un grand verre d’eau, nous avons fait reprendre à Clémence le Moscontin délaissé. La nuit en a été très calme. Nous nous sommes quand même levés souvent pour nous assurer qu’elle n’était pas morte et pour vérifier aussi que le masque à oxygène était toujours bien en place.
       Mais à dix heures ce matin, Clémence est toujours endormie. Inquiet qu’elle puisse être dans un coma profond, je la réveille. Elle délire. Je lui fais prendre tous ses cachets. Elle replonge.

       Clémence appelle Émilie ; celle-ci accourt.
       — Va chercher Émilie, dit-elle.
       — Mais c’est moi ton Émilie, ma petite chichou chérie.
       — Va chercher Émilie, va chercher Émilie…, répète Clémence qui ne sait plus, ne comprend plus, ne reconnaît plus, puis qui s’arrête, vaincue dans sa tête aussi…


Vendredi 6 mars

       Clémence ne peut plus rester assise sans tomber.
       Ce soir, alors qu’Odile qui lui donnait à boire s’était arrêtée pour lui laisser respirer un peu d’oxygène, la petite ne s’en aperçut pas ; la tête en arrière, elle continua à boire au masque comme en un verre vide. Cette image nous poursuivra longtemps.

       Depuis une semaine ma narration est celle de l’horreur, je le sais bien. Est-ce manquer de respect à Clémence que d’écrire ici la lamentable dégradation de ses forces vitales, l’envol de sa beauté et la fuite de son intelligence ? Est-ce insulter sa future mémoire que de la décrire ainsi, avec autant de minutie et de réalisme, comme la négation de ce qu’elle fut toujours ? Serais-je en train d’obéir à une pulsion d’exhibitionnisme morbide et d’autant plus indécente que c’est celui d’une souffrance qui ne m’appartient pas ?
       Peut-être. Mais qu’on me laisse ne rien oublier de ma lente, massive et définitive terreur. L’horreur de ma description est le seul moyen dont je dispose pour décrire ma propre détresse. Par ces détails, ma narration cherche à prouver une réalité dont je pourrais un jour douter qu’elle fût vraie, tant elle me semble déjà irréelle de cruauté pure. Aucun autre commentaire ne m’est possible sur cette épouvante qui m’assaille ni sur la dignité de Clémence face à l’injure finale que lui fait la nature ; cette souffrance-là n’est pas atteignable par l’esprit, et seule la description simple et primaire de son effroi extérieur suggère ce qu’elle peut être à l’intérieur.
       Cette rédaction — qui me fait tant mal — est aussi ma volonté affirmée mais vaine hélas ! de faire mienne plus encore la souffrance de mon enfant. Qu’elle appelle à de la piété et non à de la pitié !
       Ô Clémence, comme dans une mortification désespérée, voici donc, dans le récit de ton agonie, le chagrin absolu de ton père ! Dans ce partage désespéré de la mort qui t’emporte et dont tu ne peux plus exprimer l’horreur, comprends le pourquoi de celle dont mes phrases se chargent, et vois ma mort de toi. Aux creux de ces mots de torture, c’est mon immense amour qui veut que rien de toi ne soit perdu. Que ne puis-je alors souffrir encore plus en accentuant ma description de l’atrocité que tu vis, que nous vivons ! Ô Clémence, que ne puis-je exprimer l’infini que tu es en moi, dans ma propre souffrance portée à son extrémité et fusionnant avec la tienne ! Oui, notre souffrance unique et confondue !
       Ô Clémence, tout ce journal n’aura finalement été que le cri douloureux de l’amour de ton père, celui qu’il t’aura insuffisamment dit. Pardonne-lui les excès d’écriture qu’il n’aurait peut-être pas dû, et puisse l’écho de sa déchirure résonner dans ton âme, là-bas, éternellement !


Samedi 7 mars 1992

       Ce matin Clémence n’a plus la force d’appeler, et c’est seulement de vagues plaintes qui m’ordonnent d’arriver, à peine perceptibles. Et là, c’est à moi de deviner ce qu’elle désirait, car elle ne s’exprime plus du tout. Elle ne tend même plus la main ainsi qu’elle le faisait hier encore pour signifier son désir de changer de position, et je dois désormais deviner ses souhaits. Tout l’après-midi je surveille ses bruits, ses mouvements… Immobile, elle fait de longues pauses respiratoires, et souvent j’ai cru qu’elle était morte. Mais elle est consciente. Ses yeux à peine entr’ouverts semblent ne plus voir, et son regard, fixe et comme aspiré, glisse déjà vers l’infini. Par moments cependant il revient, m’enveloppe et me glace de son désespoir : Clémence meurt et elle le sait !
       Il fait très beau et l’appartement est baigné d’une blanche et merveilleuse lumière. La pharmacie est passée livrer l’oxygène pour la fin de semaine ; deux bonbonnes placées derrière le canapé assurent artificiellement le souffle et la vie si fragiles qui s’y éteignent ; quatre autres attendent sur le palier de l’appartement, exposées aux regards de tous ; mais la mort arrive ici et je sais que ces derniers artifices ne seront pas utilisés.

       Ce soir, nous faisons notre bon repas habituel du samedi. Pour que Clémence les voie, nous étrennons la belle nappe jaune et les serviettes bleues que sa mère vient de coudre : elles sont superbes ; on a mis aussi les plus belles parures de table, l’argent massif… Que d’amour ici ! Pour notre dernier samedi ensemble, notre dernier si cher dîner, Odile a préparé son traditionnel lapin à la crème — recette désormais sacrée ! — dont on espère que Clémence pourra encore mâcher les tendres petits filets. J’ai débouché une somptueuse bouteille de chambertin que nous boirons dans les grands ballons en baccarat achetés récemment. C’est faste pour notre dernière communion avec Clémence.
          Levés de table à chaque instant, nous nous inquiétons des désirs inexprimés de Clémence, Clémence dont l’éloignement de nous s’accélère, notre enfant qui meurt, si vite soudain, et indifférente à notre vie qui continue, inconsciente de l’adieu. Elle n’aura la force de rien mâcher, ni même d’avaler une seule cuillerée de bouillie, puis elle se retire dans le coma qui la cueille, sans plus aucune force absolument, incapable de parler, de bouger le moindrement, et après que je l’eus encore installée sur les coussins du canapé sous la surveillance attentive d’Odile qui s’inquiétait de mes mouvements imparfaits. Il est 21 heures lorsque nous la laissons ; jamais une soirée ne fut plus brève chez nous.

       Clémence est ainsi rendue à la limite extrême de sa vie. L’abandon lent et total de ses forces l’a conduite en douceur, tangentiellement, à sa mort. C’est son cœur solide qui lui aura permis une descente continue et sans palier jusqu’au tréfonds absolu de la faiblesse physique, et les pires affres de l’agonie et de la douleur ne lui auront pas été épargnées. Voilà qui va se terminer.
       Jusqu’à maintenant, notre refus collectif de considérer la mort en face fut toujours analogue à un espoir de vie. Mais ce soir, après l’évidence que ce repas de communion fut notre dernier, c’est fini. Voilà donc ! et Clémence plonge dans son dernier coma. Que sonne l’heure de sa mort, puisqu’elle est là ! Nous sommes tous prêts.
       Vers minuit, rentrant du studio, je viens embrasser ma petite, mon amour. Elle respire. Que je l’aime !

       Oh ! Clémence !

       J’ai tant à dire, mais je ne puis !




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