Cueille la Nuit

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7

UN ESPOIR HÉSITANT

(20 juillet 1989 - 6 février 1990)

Si nous ne dormons pas, c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent.

Robert Desnos           







Jeudi 20 juillet 1989


        Nous avions emporté avec nous à Carantec les comprimés du traitement de Clémence. Mais sa formule leucocytaire, déjà trop mauvaise la semaine dernière, n’a jamais été pire qu’aujourd’hui, alors qu’elle aurait dû s’améliorer considérablement. Roché, alarmé au téléphone par cette inversion des tendances, conclut que le seuil critique de médicaments absorbés ou injectés est dépassé, et il ordonne l’arrêt définitif de tout traitement.
        Voilà. À partir d’aujourd’hui Clémence n’est donc plus soignée ; tout a été fait pour elle, à la pointe des faibles connaissances dont dispose la médecine sur sa maladie. Notre longue attente redevient passive et encore plus intolérable, car même si les derniers soins ne servaient à rien, ils avaient au moins le mérite de nous donner l’illusion de faire quelque chose. L’inaction va nous devenir pesante, comme elle le fut déjà l’an passé jusqu’à l’effondrement de décembre, mais cette deuxième rémission s’annonce pire encore car ce sera désormais tout ou rien.
        Rémission ! Avec sa charge de fatalité reportée, déterministe et noire, voilà le plus pessimiste des mots soi-disant optimistes ; un mot tragique et que je hais, car il ne parvient même pas à déguiser le désespoir dont il est porteur et qu’il nous réserve encore pour demain.


Lundi 24 juillet

        Émilie est revenue d’Allemagne samedi. Pour la chercher et passer ensemble un week-end estival, Odile m’avait rejoint à Paris.
        Dînant au restaurant, quel bonheur aurait dû être le nôtre en cette soirée d’été où, inquiets du temps fugace et des lendemains incertains (ou trop certains), nous faisions tout pour qu’Émilie gardât le meilleur souvenir de cet instant privilégié passé avec ses parents. Mais quelle solitude que la nôtre à tous les trois ! Et comme nous a manqué celle dont la présence nous eût tant comblés ! Pourquoi cette culpabilité lorsque, tout à la joie d’entendre Émilie, l’absence de notre petite pèse si douloureusement et préfigure sa prochaine et perpétuelle absence ? Notre joie de ce soir lui aurait-elle été volée ?
        Au retour vers Orly, nous sommes passés devant l’Institut Gustave-Roussy, à Villejuif, dans les ordinateurs duquel Clémence est présente, hélas ! La même oppression et le même dégoût me prennent chaque fois que j’effectue ce trajet et que je vois toutes ces antennes mystérieuses et noires dialoguant avec le ciel en un symbole lourd.
        Voilà bien longtemps que je n’ai plus eu de contact avec Mme Chavent, laissant Roché organiser avec elle tout le traitement de Clémence. Bien que ma confiance en Roché soit totale, peut-être aurais-je dû faire monter plus souvent Clémence à Paris ? Le contexte, l’environnement, les avis multiples auraient-ils orienté les événements dans une voie différente ? Comment savoir ! Les choses ne pouvant être pires que ce qu’elles furent, et bien que tout regret a posteriori n’ait aucun sens alors que tout fut fait en pensant faire au mieux, je me surprends parfois à regretter de ne pas avoir choisi la solution compliquée de mieux partager Clémence entre Toulouse et Villejuif.


Lundi 28 août

        Me voici de retour face aux pages où je retrace le douloureux destin de Clémence. Ma rédaction d’aujourd’hui sera celle d’une pause heureuse.
        La santé de notre petite était donc revenue dès la fin de juillet, et son appétit était même si dévorant que nous n’avions pas jugé nécessaire d’effectuer les contrôles sanguins que nous aurions dû, laissant Clémence heureuse enfin, loin de toute cruauté hospitalière. Nous faisions ainsi confiance à l’extrapolation de la récente amélioration observée, et rien ne sembla jamais infirmer la pertinence de cet optimisme. Dans l’éloignement de ses tortures, sinon dans leur oubli, Clémence se réveillait de ses cauchemars et se livrait à toutes sortes d’activités estivales. Notre affection redoublée, la présence de la si chère Mamie, la gentillesse si précieuse d’Émilie, lui formaient un cocon de bonheur d’autant plus doux que l’observation de sa métamorphose faisait notre joie qui se rajoutait à la sienne en un cycle qui divergeait vers un état de grâce collectif.
        Ses couleurs naturelles étaient revenues et se livraient, toutes dorées, sous le soleil magnifique et complice.

        La présence nouvelle de deux camarades de dix-sept ans, Yann et Baudouin, devenus inséparables de mes filles, n’a pas été le moindre événement de cet été, et l’attachement de Baudouin à Clémence me vaudra toujours pour ce garçon une affection émue. Les deux cousins étaient solitaires au début des vacances et je remarquais toujours leur parfaite politesse à mon égard lorsque je les croisais au tennis. Lorsqu’ils étaient plus jeunes ils avaient déjà participé avec Émilie et Clémence à des cours de voile pour enfants. Je les connaissais donc, et c’est tout naturellement que j’incitai mes jouvencelles à les rencontrer sur les courts, et que je fis en sorte aussi qu’ils vinssent souvent à la maison. Je forçais donc autant que je le pouvais les liens d’amitié qui pouvaient libérer Clémence de ses complexes et la convaincre définitivement de sa normalité retrouvée.
        Mes efforts furent comblés par la présence quasi-quotidienne des garçons. Clémence est montée dans leur bateau durant tout l’été, et surtout elle a senti tout au long de ces délicieuses semaines l’amitié d’un jeune homme lui assurer qu’elle était redevenue elle-même. J’avoue même que cela ne m’aurait pas déplu qu’un flirt léger eût existé entre eux, et que Clémence connût, dans l’incertitude de son avenir, le vertige merveilleux d’un premier baiser. L’an prochain, peut-être, si Dieu est avec nous ?
        À la découverte de ce dynamisme nouveau, la perruque fut un moindre mal : personne n’en dit jamais rien et la délicatesse de tous fut parfaite. Par son contraste avec les joues dorées, la blancheur du front attestait cependant, le soir, de la coiffure artificielle et figée du jour. Mais la chère_Eugénie — l’inséparable et donc invitée — avait l’amitié de pouvoir regarder le crâne nu livré aux pousses désordonnées des cheveux nouveaux, et elle libérait ainsi Clémence d’un lourd et douloureux aveu.
        Ma mère est venue passer deux jours avec nous après que je l’en eus obligée. Elle nous a accompagnés à Pont-Aven pour notre promenade et notre traditionnel repas au Moulin de Rosmadec. Elle était fatiguée et incapable encore de se rendre compte de la perruque de Clémence, mais toute conquise par les sourires et la délicatesse spontanée de la petite à son égard. Clémence a un sens élevé de la famille ; en parfaite confiance avec ma mère, heureuse de l’intérêt que celle-ci lui portait, voulant être bien jugée, généreuse et prévenante, elle a fait preuve d’un dynamisme étonnant.

        Un soir, vers onze heures, j’étais venu chercher les enfants chez Jean-Yvon, le bar qui est en terrasse au bord de la plage ; pour ne pas briser trop brutalement leur soirée, je m’étais assis en retrait et je savourais la tiédeur de la nuit et l’apparence du bonheur retrouvé. C’est le crabe lui-même qui vint m’arracher à mon benoît confort et me rappeler à son meilleur souvenir. Sur la digue de protection, face à moi, un groupe de jeunes gens devisait bruyamment, et parmi eux il y avait un jeune homme d’une vingtaine d’années qui buvait du whisky à la bouteille. Mais ses efforts étaient vains de se donner l’air libéré qu’il voulait laisser paraître : son crâne était lisse et le bronzage de l’été n’avait pas réussi à masquer le teint jaunâtre et lunaire de son visage.
        Il me rappela brutalement notre propre condition de sursis, et en la paisible et bienheureuse rémission de Clémence, je succombai ce soir-là à ma tristesse retrouvée ; dans la foule joyeuse des noctambules attablés, je me sentis soudain bien seul. Je n’oublierai pas le sentiment de pitié que j’éprouvai pour le jeune vagabond marqué du même signe que ma fille et qui était, comme elle, en quête des émotions d’un âge qu’il n’avait pas. J’eus pour lui un sentiment presque paternel, son signe distinctif le rapprochant plus des étoiles où mon chagrin le rejoignait, que des turbulents amis dont il semblait si distant. Que j’aurais aimé pouvoir lui prouver mon amitié et lui dire ma solidarité dans le partage de son espoir et de sa recherche de l’oubli !

        Un autre jour, je cassais des pinces de crabe sur l’escalier du jardin, et Clémence était près de moi sans qu’elle sût à quel point le symbole de mon geste la concernait. Elle était venue m’assister dans cette besogne annonciatrice de délices gastronomiques, et aussi tout simplement pour être près de moi, la chère petite. C’est là qu’elle me fit de surprenantes réflexions existentielles qui, dit-elle, l’obsédaient souvent. Clémence se demande ce qui fait qu’elle est elle-même et non pas une autre, sa sœur par exemple. Elle trouve que la conscience est de nature fluide et indéfinie, unique, et elle se demande pourquoi elle est fractionnée pour siéger dans les formes particulières et solides de nos corps, et pourquoi aussi toutes les âmes diffèrent alors d’un individu à l’autre. Clémence me parle de la perception qu’elle a de l’infini du temps et de l’espace, et elle sent que sa substance abstraite, celle qui lui permet de penser, n’est pas étrangère à ces infinis. La prise de conscience de cette corrélation lui donne parfois, dit-elle, de véritables vertiges.
        Au même âge qu’elle — et maintenant encore — je me posais aussi ces questions, et je fus ému de retrouver chez ma petite fille mes premières interrogations existentielles. Je répondis à Clémence que c’était là de grandes questions sur un grand mystère, et que chacun devait y réfléchir à sa façon. Je lui dis aussi que c’était le début d’une belle définition de Dieu, comme le lien qui unit toutes les consciences et les âmes en une fusion commune, intemporelle et universelle. Je félicitai Clémence pour le haut niveau de sa réflexion, mais je ne cherchai pas à savoir quelles en étaient les suggestions enfouies dans son subconscient ; je craignis en effet que sa réponse ne dévoilât un lien quelconque avec sa maladie, et que cette discussion prolongée ne lui révélât l’intuition de sa prochaine dilution dans la Mémoire et dans la Conscience infinies du monde.
Après que Clémence m’eut quitté pour aller rejoindre son petit filleul, d’un violent coup de marteau je réduisis en bouillie une pince de crabe — le vain combat ! —, mais le détournement de cette énergie ne libéra pas le poison que ma petite fille venait si innocemment de m’infuser, hélas !
        Je suis rentré hier à Toulouse par l’avion du soir, retrouvant sans plaisir mes livres et mes collections, et convaincu plus que jamais que mon bonheur ne peut résider que dans l’immédiate proximité de mes proches. J’attends donc vendredi, impatient déjà de leur retour.


Jeudi 31 août

        J’ai décrit ici toute la joie de vacances passées auprès d’une Clémence radieuse, et aussi l’espoir qui transparaissait enfin dans son bonheur retrouvé. Mais les événements se suivent et se ressemblent cruellement. Alors que le 23 décembre dernier, à la veille de notre départ pour Carantec j’écrivais des propos d’un optimisme quasi-triomphal, la rechute était pour le lendemain, suivie de terreurs dont le souvenir est ce qu’il y de plus noir en ma mémoire. Au moment où je m’apprête à quitter l’appartement ce matin, voici Odile qui me téléphone une autre nouvelle brutale et implacable : Clémence vient de se réveiller avec un début de paralysie faciale accompagnée de résonance auditive et de perte de goût.
        C’est une bombe. Clémence pleure, crie sa terreur d’une paralysie envahissante et de « bosses » dans sa tête ; elle maudit le sort qui ne lui aura laissé qu’un seul mois de répit, parle de suicide. On ne décrit plus.
        Le médecin de Carantec n’exclut pas une paralysie virale qu’il soigne immédiatement par cortisone, mais le contexte rend impératif un examen complet. Roché est averti, et puisque le retour de Clémence est prévu pour demain, un scanner sera effectué dès son arrivée.
        Le retour se charge donc de tous les maux que les vacances avaient rejetés, et la maladie nous rappelle avec une terrible ponctualité que ce ne fut là qu’un répit qu’il faut payer maintenant au prix fort. Dès demain et sans aucune transition, nous replongerons donc dans l’enfer du Centre Claudius-Regaud ; mais l’attente du verdict, jusqu’à demain soir, ne sera-t-elle pas un prélude aussi affreux ? Heureusement que j’ai déjà consigné ici la relation optimiste du mois d’août, car je n’aurais pas eu le courage de le faire aujourd’hui. Tout me paraît si démesurément effroyable que même les vacances heureuses me semblent avoir été programmées dans une complot machiavélique destiné à nous faire souffrir davantage encore par l’effondrement ensuite de nos audacieux et impertinents espoirs.
        Lors du franchissement de chaque nouveau palier de sa maladie, Clémence est toujours en proie à une indicible panique. Elle craint la mort pour ne l’avoir certainement que trop envisagée dans ses rêves secrets et noirs. Au téléphone ce matin elle me remerciait : « Merci Papa ! », après que je l’eus rassurée quant à la gravité de sa paralysie ; elle cherchait en l’assurance froide que j’ai toujours affichée, la vérité absolue dont elle a décidé que j’étais le porteur. Si elle savait que je mentais, même mon mensonge resterait pour elle une vérité. Son courage lui a tout fait comprendre de l’espoir. Jusqu’au bout nous continuerons donc à lui taire l’échéance de sa maladie. Et quand elle mourra, que ne pourrais-je mourir au même instant pour la soutenir encore dans le couloir des ombres !


Vendredi 1er septembre


        J’arrive à l’appartement à 16 heures, au même moment qu’Odile et les enfants.
        La paralysie faciale de Clémence est bien complète : plus rien ne bouge sur la partie droite de son visage, sauf la paupière qui peut se fermer à moitié. Aucun mouvement de narine ni de lèvres, le sourire n’est plus qu’un terrifiant rictus. Ses paroles sont déformées aussi, et pour prononcer les consonnes labiales Clémence déforme sa bouche afin de moduler les sons avec la partie gauche des lèvres. Je suis atterré ; je ne pensais pas que ce fût à ce point. Clémence, qui observe mon observation, attend mon verdict en suggérant avec force l’absence de gravité qu’elle souhaite entendre.
        Odile est épuisée. Effondrée dans un fauteuil après avoir conduit neuf heures en ressassant les mêmes horreurs, elle me dit :
        — C’est le début de la fin.
        Au scanner. Un opérateur vient d’emmener Clémence. C’est vendredi soir, et elle est la dernière patiente de la semaine. Tout seul dans cette salle où j’ai déjà attendu si souvent, celle-là où nous avons pleuré à la veille de Noël, j’attends à nouveau le verdict de sa mort. Cela n’est pas descriptible ; passons donc.
         L’examen est interminable. Roché arrive, me salue brièvement, puis rentre dans la salle d’examen. Il y reste dix minutes puis sort et vient vers moi. Il me regarde. Je le regarde. L’éternité en une seconde. Il m’annonce que le scanner ne montre aucune image suspecte de tumeur. Je le fais répéter, incrédule, et il répète. Des coupes très fines ont été effectuées jusqu’au bas de la tête : on peut affirmer à 99,9% que Clémence n’a pas de tumeur au cerveau.
        Ai-je bien retenu mes larmes sous le choc de cette nouvelle ? Je serre bien fort dans mes bras la petite qui sort de l’enfer et qui supplie mon regard de la confirmation de ce qu’elle entend. Je confirme, elle n’a pas de « bosses » dans sa tête, et la voilà qui devient radieuse et triomphante : quel retour et quel vertige !
        On rentre à l’appartement, heureux. Odile apprend la bonne nouvelle sans manifester d’émotion, tout comme si je lui avais annoncé le pire, avec la même froide résignation que celle qui avait été la sienne le 4 janvier 1988.
        Clémence, qui n’a rien mangé depuis sept heures du matin, crie gaiement sa faim et sa soif ; une pareille journée ne peut se terminer que selon son souhait, et c’est au MacDo que nous plaçons le point final et d’exclamation de cette épouvantable journée. Qui l’eût cru !


Dimanche 3 septembre

        La paralysie a évolué, et le visage de Clémence est encore plus déformé. Peut-être serait-il nécessaire de faire très vite ici aussi ?
        Le complexe nouveau arrive, énorme. Déjà Clémence cache sa bouche avec sa main, s’inquiète pour les moqueries futures de son parler déformé. Après la honte de la perruque, voici une continuité qui démontre l’acharnement du sort contre elle. Je l’incite à avoir le courage, une fois encore, d’accepter une différence provisoire, et je l’assure de ma réelle conviction du retour très prochain de la symétrie de son visage. Malheureuse, Clémence me croit, toujours par principe, mais elle sait bien qu’un nouveau cycle d’assistance hospitalière est en train de se mettre en place, et que son avenir n’est pas encore libéré des médecins comme elle le croyait. Mais comme toujours, pas une plainte !
        Il m’est difficile cependant de croire à l’absence totale de corrélation entre la paralysie et le cancer. Que le sort s’abatte sur cette enfant par deux fois indépendantes, relève d’une telle improbabilité que je reste assez incrédule quant à leur absence de lien. Ce lien est d’autant plus envisageable que le cerveau est précisément l’un des endroits où l’on peut attendre des métastases aujourd’hui. Je suis trop cartésien pour me laisser aller sans arrière-pensée à un optimisme facile, et trop sceptique par nature pour souscrire à l’évidence que les examens affirment. Mais allons ! j’ai tort, et la suite me le prouvera certainement.
        La nuit dernière j’ai rêvé du visage de Clémence, figé en un masque primitif de haute magie, secret et ésotérique, fermé, et dont la symétrie parfaite issue d’un autre monde bravait nos malheurs diurnes de son recul intemporel et de son reflet d’absolu.


Mercredi 6 septembre

        Clémence passe ce matin sa visite post-estivale. Hormis la paralysie, tout semble aller bien. Mais les circonstances actuelles sont telles que Roché désire revoir Clémence dans quinze jours. Cette insistance jointe au fait qu’il considère la paralysie sous son autorité et donc dans le cadre de la maladie cancéreuse, révèle quand même qu’il demeure en retrait d’un optimisme absolu. La certitude totale n’ayant aucun sens dans une science non exacte, Roché reste extrêmement confiant mais sagement prudent, comme il convient.
        Même si cela est audacieux, Odile et moi décidons d’exclure à 100% l’origine métastatique de la paralysie. Ce nouveau drame, ainsi disjoint du premier grâce à cette décision volontaire, est alors tellement noyé dans le premier qu’il apparaît de façon minime dans notre vie ; alors que si Clémence avait été en bonne santé par ailleurs, il nous serait apparu comme une catastrophe véritable. J’imagine en effet le choc terrifiant que serait, dans n’importe quelle famille, la survenue d’une paralysie aussi déformante sur une jeune fille du même âge. Mais suite à long malheur déjà vécu ici, et après l’éviction très probable et inespérée de la cause cancéreuse, on comprend que malgré sa possible gravité ce qui nous arrive aujourd’hui est peu, tous les événements de nos vies étant relativisés en fonction du pire et des pronostics fatals déjà soupçonnés par ailleurs.

        Matin et soir, nous soumettons le visage de Clémence à diverses gymnastiques faciales, et nous y guettons le moindre mouvement sur la partie figée. Rien jusqu’à aujourd’hui. La nuit, il faut tenir fermé l’œil de Clémence pour éviter une conjonctivite ou d’autres complications. On pose donc un sparadrap pour clore la paupière, mais cela est insuffisant et on assure en appliquant encore un large morceau de gaze qui est lui-même maintenu par un autre collant plus important. C’est toute une technique nouvelle dont nous faisons l’apprentissage.
       Collectionneur d’instants rares, je sais que ces minutes consacrées à ma petite fille sont précieuses. Sa tête sur mes genoux, tournée vers moi, son œil unique me regarde avec confiance et amour, et quand je ponctue mes soins d’une caresse furtive, c’est un sourire abominable qui vient briser le visage de l’ange et qui me reflète la propre déchirure de mon cœur.


Vendredi 8 septembre

        Au service de neurologie de l’hôpital Purpan, Clémence a subi aujourd’hui des examens d’un genre nouveau et dont elle se serait volontiers passé. Trimballée depuis deux ans d’un hôpital à un autre, puis à un autre encore, errant dans l’habitude de la souffrance et de la peur, elle accepte cette nouvelle épreuve avec une philosophie obligée et une soumission à un destin tracé.
        Dans la salle d’attente, c’est une jeune fille élégante, fraîche et bronzée, souriante et drôle, qui se distinguait de quelques vieillards en pyjama, hébétés et sales. Et on se demandait bien quelle abjecte fatalité avait pu amener cette lumineuse enfant jusqu’ici pour partager le sort de ces êtres moribonds.
        Plus de crainte que de douleur dans les piqûres d’électrodes et les petites décharges électriques qui permettent de mesurer le taux d’invalidité du nerf malade. Puis une bonne nouvelle : ce taux n’est pas catastrophique et laisse espérer un bon retour de la mobilité faciale ; ce n’est qu’une question de délai, de patience : plusieurs semaines sans doute, quelques mois peut-être… Attendons.


Mardi 12 septembre

        Les progrès ne sont visibles que sous la loupe de nos espoirs : ce matin la paupière avait bougé, un peu, et un soupçon de mouvement avait été observé à la commissure des lèvres ; et la zone sourcilière aussi avait légèrement frémi lorsque Clémence, crispée, y concentrait ses efforts. Mais ce soir tout mouvement est perdu à nouveau. Allons, c’était mieux que rien ! Et ce début de réveil nous laisse confiant pour la suite. Il suffit de vouloir y croire.


Mardi 3 octobre

        Quel long moment sans que je sois venu me recueillir ici ! Il faut dire que tout va pour le mieux et que je réussis parfaitement à me tenir à l’écart de la réalité qui somnole. Ce succès passe évidemment par le délaissement de ce journal, et ma visite de ce soir n’est que simple courtoisie envers moi-même. Les nouvelles, en vrac :
        1) La paralysie de Clémence disparaît lentement ; le taux d’invalidité est tombé de moitié. Tous les matins, Clémence s’exécute à des grimaces mignonnes desquelles nous observons la reprise des activités musculaires de la partie en sommeil. La dissymétrie n’est presque plus perceptible et la neurologue affirme qu’à la fin du mois il n’y paraîtra plus rien. Allons, voilà un spectre qui s’éloigne, la paralysie n’était pas due à une tumeur.
        2) Roché a revu Clémence le 20 septembre. Cherchant un document dans son classeur, il ne l’y retrouvait pas facilement. C’est que deux ans d’examens font au dossier de Clémence une épaisseur de quinze centimètres. Et il était donc décrit là, devant moi et en termes exclusivement médicaux, le long calvaire de ma petite. Pour avoir déjà lu certains rapports qui s’y trouvent, je savais la forte probabilité de mort qui y est explicitement inscrite, et devant ce tas de papiers je songeais à toute la masse de douleur qui est concentrée là en des termes savants.
        3) Clémence travaille bien à l’école. Elle est rentrée en troisième. Ses professeurs, qui n’ignorent pas sa maladie, sont prévenants envers elle et lui marquent des signes particuliers d’attention. Clémence est vivante, espiègle, riante ; sa générosité et sa gentillesse la rendent aimée de tous. Ses amies aussi la protègent, porteuses pour certaines du secret révélé par la rumeur et dont elles préservent Clémence avec une exemplaire responsabilité. L’autre jour un garçon a voulu enlever sa perruque à Clémence, et il s’est fait battre par tout un groupe de la classe précipitamment regroupé en un rempart protecteur. L’épisode ayant gagné les oreilles de l’administration de l’école, le garçon inconscient a été immédiatement collé pour tout le mois. La punition était sévère, certes, et justifiée sûrement aussi par d’autres écarts, mais elle complète la description de l’ambiance d’amitié et de famille que Clémence retrouve dans son école tant chérie.
        4) Une camarade de Clémence, qui vient d’arriver dans sa classe cette année, « sort » d’une leucémie après avoir été traitée l’an passé par des perfusions aux mêmes effets que celles de Clémence. Les deux petites se sont trouvées tout de suite, proches l’une de l’autre, et parlant de choses qu’elles seules ont connues et peuvent comprendre. C’est à une oreille compréhensive que Clémence avoue donc ses craintes, et elle reçoit les mêmes confidences. Ces aveux tardifs sont des exutoires qui libèrent l’avenir du cauchemar et du silence ; l’avenir qui redevient clair et beau et qui transforme les malheurs passés en des souvenirs lointains.
        5) Nous continuons à vivre aussi normalement que possible, dans l’oubli volontaire que rompt parfois un sursaut de réalité qui, tel une onde de choc, part de l’âme, serre le cœur, noue le ventre, et remonte jusqu’aux yeux… Oh ! la certitude terrible, en ces instants, de la foudre qui va bientôt tomber !
        6) Et pendant ce temps, les petits cheveux de Clémence poussent, poussent, mignons et indifférents.


Jeudi 5 octobre

        À Paris cet été, Odile et moi nous avions été séduits par une peinture exposée dans une galerie du Louvre des Antiquaires, un superbe portrait d’un jeune garçon réalisé dans les années 1940 par le peintre Georges Delplanque. Je reviens ce soir de Paris avec le magnifique tableau dont je n’avais finalement pas pu résister à l’achat. Émilie et Clémence attendent, impatientes de découvrir le petit frère que je leur annonce depuis plusieurs jours.
        Stupéfaction, surprise, étonnement ! Mes descriptions antérieures devaient être bien loin de cette âme et de ce visage-là. Anatole est un petit bonhomme blond qui n’a pas plus de dix ans ; le peintre nous le présente appuyé contre un arbre de la cour de son école, les mains dans les poches, la blouse d’écolier déboutonnée, le nez et les joues tout rouges de froid, les yeux mi-clos et baissés vers le sol, le regard vague et perdu. À quoi pense-t-il et quelle est la raison de sa nostalgie ? Nous ne le saurons jamais et notre contemplation de cet enfant sera toujours empreinte de cette question. Dès demain le tableau sera accroché dans notre salle de séjour, en face du canapé, à gauche de la grande bibliothèque. Rien de ce qui se passe ici ne pourra lui être caché : Anatole verra tout.
        Luttant contre le pressentiment que l’on devine, je refuse que la tristesse d’Anatole soit due à une terrible connaissance que son intemporalité lui permettrait de découvrir chez nous. Non, sa tristesse n’est que celle d’un petit garçon turbulent qui vient d’être puni et qui attend, boudeur et adorable, que se posent sur lui les regards maternels et attendris de ses deux nouvelles grandes sœurs.


Samedi 21 octobre - Prière

        Tous les samedis depuis quinze ans, très tôt et après avoir terminé mes rondes du marché aux puces autour de la basilique Saint-Sernin, je vais sur le boulevard voisin acheter les fruits et légumes de la semaine. Voilà un plaisir que je ne laisserais à personne !
        Depuis le temps que je me promène ici aux dernières heures de la nuit ou aux premières clartés du jour, observant les restaurateurs faire leur propre marché, je suis devenu connaisseur moi aussi. J’ai appris à distinguer les meilleurs produits, découvrant qu’ils ne sont pas toujours les plus beaux à regarder, et de ces connaissances je tire une fierté d’initié. Je n’ai aucune fidélité envers un quelconque marchand, seule la qualité m’attire.
        Hormis quelques exceptions obligées, je n’achète que ce qui pousse sous mon ciel, les saisons dont je respecte l’ordre étant celles de la région où je vis. Les produits importés ou artificiellement mûris, qui anticipent sur le cycle de la nature et qui en violent le rythme sacré, ne m’intéressent pas. Au vu de l’évolution des étalages, d’une semaine à la suivante, j’ai toujours eu plaisir à observer la ronde des saisons, et ma vie est ainsi ponctuée de ces naissances continuelles que j’attends comme preuve que la terre respire ; sur cette ondulation alors se synchronise le souffle de mon esprit, comptable ainsi du temps que la Parque nous laisse.
        Rentré à l’appartement, je déverse sur la table de la cuisine le contenu de mon caddie, une rivière de fraîcheur qui va maintenant abreuver la vie et le plaisir de mes filles. Parfois — ô le merveilleux moment ! — je reste auprès d’elles durant leur petit déjeuner, désignant la beauté de tel fruit comme l’achèvement d’un calcul divin et parfait. Les enfants m’écoutent, et par le facile et réel bonheur que je leur transmets alors, elles participent à mon désir de rythmer notre unique et même vie à la redécouverte annuelle de ces dons célestes :
        — Papa, me disent-elles en ce nouvel automne, les noix fraîches sont un peu plus amères que l’an passé, mais le goût du raisin muscat est merveilleux ; les cèpes, fermes et presque sucrés, ne pourraient être meilleurs. Papa, tu as fait là de bons achats.

        C’est surtout pour Clémence que mon marché respecte religieusement le cycle paternel et rassurant du ciel. Car la vie de la Terre est fille du mouvement universel, et c’est à cette énergie-là — ainsi donc qu’à l’harmonie parfaite et à la pure beauté des choses — que je désire alimenter mon enfant malade et qui probablement va mourir. Plus que de nécessités terrestres, et autour du symbole que porte la répétition des saisons, c’est à l’éternité du monde que je veux la nourrir, et aussi à l’espérance qui naît lorsque cette infinité se projette en immortalité au-delà de notre humaine et stérile raison.
        Oui ma chérie, mange, je te regarde. Et que le message de toutes ces offrandes admirables dont j’inonde ta chair qui meurt s’infiltre, telle une prière, dans la mystérieuse sève de ton autre vie qui monte…
        … Et puisse ton âme alors, vibrer à l’amour — ainsi éternel — de ton père !


Mercredi 25 octobre


        Vers 20 heures 30 c’est une Clémence terrifiée qui m’appelle des cabinets. J’accours et découvre la cuvette pleine de sang. Une hématurie abondante, brutale et indolore peut être le signe d’un cancer de rein. Or c’est là aussi l’un des viscères où la généralisation de la maladie de Clémence peut se manifester avec le plus de probabilité.
        Oh ! la terreur encore ! Quatre mois seulement après la fin de la chimiothérapie, deux mois après la fausse alerte de la paralysie, voici un autre des symptômes possibles de rechute. Cacher notre panique serait inutile, et Clémence, comme chaque fois qu’apparaissent ces manifestations, se laisse aller au désespoir et parle de suicide. Les saignements sont apparus il y a quelques jours, nous dit-elle maintenant, mais elle n’en parlait pas, par crainte et fuite d’une nouvelle vérité. Petite autruche !
        L’épisode de la paralysie faciale nous avait atterrés à cause de la rupture brutale de l’espoir naissant, et cette expérience nous a assez aguerris pour que nous puissions rester plus calmes aujourd’hui. La nuit n’est pourtant pas facile, et je me réveille souvent en me demandant si je n’ai pas rêvé. Je garde l’espoir d’une cause mineure et non métastatique, mais il est mince, si mince… Et puis le jour viendra, si ce n’est pas aujourd’hui, où l’une de ces terrifiantes manifestations aura l’origine tant redoutée !


Jeudi 26 octobre

        Pas de saignements ce matin, et l’espoir se précise. Une nouvelle matinée d’analyses et de radios s’annonce donc, rude encore, dans l’antichambre de la mort. Quand je rentre à midi, Odile et Clémence ne sont pas encore rentrées de l’hôpital. L’amie allemande arrivée lundi déjeune en ville avec des compatriotes. Triste, silencieuse, écrasée aussi par la fatalité qui plane bas, Émilie a préparé notre repas, tout fait de son mieux. Attentifs à tout bruit de voiture qui passe dans la rue, notre attente est terrible. L’espoir ronge nos nerfs. Et pourtant le retour sera triomphal : ce n’était rien qu’une petite fissure sans gravité !
        Je reçois cette nouvelle sans manifester aucun soulagement spécial, pour bien montrer à Clémence que je m’y attendais et pour lui confirmer ma totale certitude d’hier ; j’espère ainsi que sa confiance en mon assurance continuera à la protéger tant qu’elle en aura besoin. Mais le trouble et l’émotion que je cache sont immenses. En deux mois, deux graves symptômes de cancer généralisé se sont avérés être de fausses alertes ; et nous commutons sans aucune transition entre le désespoir le plus noir et le soulagement le plus inattendu. Le démon qui nous torture depuis deux ans joue maintenant au yo-yo avec nous. Soumise à de telles accélérations, ma santé nerveuse s’aguerrit en prévision d’autres épisodes comme ceux-ci.
        La vie continue comme si rien ne s’était passé, et ce soir je savoure ma chance de ne plus être hier, essayant d’imaginer mon désespoir si une semblable catastrophe arrivait à nouveau ; mais c’est impossible, de tels malheurs dépasseront toujours mes possibilités d’imagination et cela malgré toute l’expérience déjà accumulée. C’est peut-être là aussi une des composantes de l’espoir : pouvoir préserver le présent des perspectives de l’avenir. Vivons donc intensément le présent.
        Mais cela n’est pas toujours facile, et sans que je vienne l’écrire ici tous les soirs, il n’est de jour où l’angoisse de la rechute ne vienne m’assaillir et me rappeler à ma veille. En fait cette angoisse est présente en continu, et c’est à force de vivre avec elle qu’on ne remarque plus seulement que ses exacerbations les plus douloureuses.


Vendredi 24 novembre

        Un mois d’absence. Je continue à faire mon possible pour ne plus venir me recueillir ici, et j’y réussis. Confiant dans ma définition nouvelle de l’espoir, je barricade mon esprit pour le protéger des incursions du futur. Et puis Clémence va bien, voilà qui m’aide.
        Ma présence aujourd’hui se justifie par deux petits événements.
        On a beaucoup parlé à la télévision du film japonais Les pluies noires qui traite de l’isolement dans lequel sont tenus les rescapés d’Hiroshima en raison de la maladie dont ils porteraient le germe. Clémence a probablement entendu parler de cancer à propos de ce film. L’autre jour, voyant une explosion atomique à la télévision, j’ai surpris un mouvement hâtif de palpation de son bras malade, comme pour le protéger ou y rechercher une autre grosseur suspecte. Cette réaction prouve que Clémence n’ignore pas le lien entre Hiroshima et le cancer, et elle prouve aussi, et surtout, que la petite sait ou se doute que sa maladie est celle-là. Mais rien n’est dit chez nous de ce sujet fui et tabou, et à la question que je lui posai au sujet de son réflexe, Clémence ne fit qu’une réponse évasive. Un refus de répondre, donc, et de parler de sa crainte. Car moins on en parle, plus la maladie est lointaine !
        L’autre événement s’est passé hier soir. Émilie se plaignant de très violentes douleurs au ventre, nous avons fait venir Garson qui a diagnostiqué une appendicite aiguë et conseillé l’opération immédiate. Clémence a eu un moment de panique en apprenant cela et en recevant sur elle la projection de ce qui arrivait à sa sœur ; on l’a encore surprise en train de tâter son bras malade et s’inquiétant aussi d’une fièvre imaginaire.
        Comme je la rassure au sujet d’Émilie, voilà que Clémence redevient joyeuse, rassurée en ce miroir quant à la gravité de son propre cas. Sa maladie est banalisée par la simple appendicite de sa sœur, et toutes les raisons sont bonnes à Clémence pour exorciser ses craintes. La voici qui plaisante, elle ne sera donc plus la seule à avoir connu les affres de l’hôpital :
        — À ton tour Émilie ! Et à mon tour aussi d’aller au MacDo seule avec Papa !

Post-scriptum : L’opération d’Émilie n’a pas été aussi bénigne qu’elle devait l’être. Émilie, optimiste, glisse sur cette épine du destin. Mais Clémence, inquiète pour deux, me harcèle de questions sur la gravité de ce qui arrive à sa sœur. Comment irait-elle bien si celle-ci ne va pas, puisque, par angoisse naturelle, par amour et par principe familial, elle prend sur elle aussi le mal de ceux qu’elle aime ! Quelle addition !


Dimanche 4 décembre

        Odile et moi sommes montés à Paris vendredi pour le mariage d’Anne-Sophie, une jeune fille de notre milieu carantécois.
Dînant samedi à la Coupole avec des amis, je leur ai dit les interrogations et les craintes qui sont les nôtres en permanence, et que nous avions su masquer avec habitude et volonté lors de notre participation à la joie du mariage d’Anne-Sophie, mais que rompait parfois un flash de lucidité où m’apparaissait, pâle et déjà lointain, le visage dont le départ nous hante. Et j’expliquais à nos amis, c’est si rare, comment je me bats chaque jour contre la certitude qu’arrivera demain ce qui nous a été épargné aujourd’hui.
        Bien que ces amis soient sincères, ils m’ont pourtant parus lointains, peu concernés, et nos propos semblaient les déranger. Ce n’est pas notre genre de nous imposer ; la conversation bifurqua et échoua sur leurs problèmes à eux, les seuls dont ils semblaient souhaiter que l’on parlât, et nous gardâmes donc pour nous ce que nous aurions pu — et désiré — leur confier ce soir-là.
        Mais où sommes-nous donc, et quelle est cette sphère qui nous enferme, pour que même ces amis proches aient craint de nous y rejoindre pour seulement quelques instants ?


Lundi 21 décembre 1989


        Depuis quelques temps, les cheveux de Clémence commençaient à être assez longs pour qu’elle envisageât elle-même de ne plus porter de perruque à la rentrée de janvier. Déjà elle l’enlevait à la maison, et ses amies qui la voyaient ici la suppliaient de paraître maintenant avec ses cheveux nouveaux et si mignons : une laine tendre de petite brebis, d’une extrême finesse, et bouclant naturellement. La semaine dernière, on avait suggéré à Clémence de mettre un peu d’ordre dans la pousse anarchique qui sévissait au dessus de sa nuque ; mais amener cette enfant têtue se faire couper trois cheveux si longtemps attendus ne serait pas une mince affaire, on s’en doutait bien. C’est qu’elle les aime sans exception, ses chers cheveux, autant les chutes de filasse de l’arrière que le fier et bel épi frontal, également maternelle envers eux tous, ainsi qu’une mère poule qui ne distinguerait pas un laid rejeton dans la portée de ses si chers poussins.
        Aujourd’hui fut ce grand jour : Clémence revient de chez le coiffeur. Certes elle avait imposé des conditions : peu couper, bien sûr, et aussi ne pas aller dans un salon du quartier afin de ne pas être reconnue. Le coiffeur lui a demandé si sa coiffure actuelle courte était « obligée », et la réponse vague et troublée de l’enfant a confirmé le soupçon du figaro indiscret.
        On lui a fait une coupe moderne mais qui respecte son bouclage naturel, cheveux hauts et partant en arrière, pattes en pointe, etc. Au fur et à mesure que la coiffure prenait forme, la petite était sur le point de pleurer, craignant que cette nouveauté mal imaginée ne fût imparfaite, et voyant surtout apparaître dans le miroir une image non conforme à un rêve long de deux ans. Au retour, dans la voiture, elle se tenait cachée, craignant que quelqu’un de connu ne la vît.
        Mon étonnement est total quand je rentre, et ce n’est pas seulement pour la rassurer et lui faire plaisir que je m’extasie durant toute la soirée. Clémence est ravissante et je ne me lasse pas de la regarder, devinant la beauté qui sera la sienne plus tard. Devant la glace Clémence passe son temps à découvrir son moi nouveau. Inquiète encore et craignant aussi la complaisance de nos propos admiratifs, elle épie nos regards pour y étudier la façon dont nous l’observons et y déceler notre véritable pensée. Convaincue enfin de notre réelle admiration, la voici qui sourit, timide soudain, et si heureuse !
        Se superposant à cette image nouvelle, c’est notre ancienne petite qui réapparaît, de retour de son long martyre.
Quelle émotion !
        Ô ma si chère petite Clémence !


Mardi 3 janvier 1990

        Notre séjour à Carantec a été parfait. Malgré ses réticences prévisibles, ma mère est venue réveillonner avec nous. Je l’y avais forcée pour l’obliger à sortir de son univers clos, mais aussi parce que je tiens à ce qu’elle garde un souvenir concret de Clémence au cas où ce Noël serait le dernier de celle-ci. Ma mère était radieuse, ne remarquant toujours pas la maudite perruque, heureuse de voir ma famille sans problèmes (!) où « tout le monde plaisante, s’amuse, et où les petites chéries sont si vives et ont autant d’esprit ! » Clémence, chez qui le sens familial est si fort, était ravie des compliments qui lui étaient faits, et ravie aussi de trouver une si réceptive destination à ses débordements d’affection et de taquinerie.
        Dans cette euphorie, la palpation permanente du bras malade où tout peut encore arriver a cependant apporté à Clémence quelques frayeurs qui lui ont douloureusement crispé le ventre. Il lui semblait que sa cicatrice avait durci, et il n’en fallait pas plus pour réveiller ses craintes endormies ; et ma réelle certitude que cela n’était pas grave ne l’avait que partiellement rassurée.  
        À peine rentrés à Toulouse, nous voici donc montrant à Roché la cicatrice suspecte. Mais ce n’est rien, et le médecin constate que tout va pour le mieux. Dès demain, c’est donc une Clémence sans sa perruque qui affrontera l’école, certaine qu’aucune rechute ne viendra l’obliger à se coiffer à nouveau de cette injure. Mais se montrer telle qu’elle-même à toute la classe est un événement si attendu que Clémence en est malade d’appréhension. Car voici venir un très grand jour. Après deux années d’attente, c’est la véritable Clémence qui ressuscite et revient entière, et une crainte se mêle à sa joie en une délicieuse mais bien réelle torture.


Mardi 9 janvier

        Clémence se plaint aujourd’hui d’une baisse légère de sa vision de l’œil droit ainsi que de faibles douleurs aux yeux. C’est assez évidemment pour que nous ressentions au dessus de nos têtes la présence terrible du glaive ; affolés, nous prenons rendez-vous immédiatement chez un spécialiste. (P.S. : ce sera encore sans gravité.)
        Habitués désormais à l’alternance des fausses craintes et des soulagements, des pleurs et des rires, le gouffre que nous entrevoyons parfois nous semble bien irréel et seulement un pur produit de nos imaginations. Comment pouvoir aujourd’hui envisager la suite qui nous attend demain, alors que nous avons peine à croire à ce que nous avons déjà vécu. Oui, ce genre de malheur n’arrive qu’aux autres, et hier nous étions de ces autres. Notre situation actuelle de transit et d’espoir fou rejette au loin, dans le fond de notre refus, la tristesse que nous avons connue et dont l’ampleur démesurée minimise en nos esprits déjà incrédules la probabilité de son retour.


Mardi 23 janvier

        Odile est à Paris à un congrès, et nous avons eu au téléphone une altercation sur une question mineure. Odile me fait comprendre que l’importance que je donne à ce détail est ridicule face au malheur dont nous revenons à peine et dont la crainte du retour devrait banaliser, sinon effacer, nos autres soucis quotidiens.
        Elle a raison. Et voilà que la hantise écartée resurgit aujourd’hui. Cette dispute m’a blessé, et j’ai du mal à ressortir d’un passé ainsi remis à jour par la déchirure du mince pansement que constitue notre bonheur actuel si durement acquis. L’angoisse est donc toujours là, juste au dessous, recouverte seulement : elle dort. Qu’on l’effleure ou qu’on l’égratigne, et elle se réveille, monstrueuse.
        Le mal sournois et fluide profite de cette faille pour refaire son nid en nos esprits. Quelle appréhension soudain !


Vendredi 2 février 1990

        Le bonheur volontaire de Clémence avive encore son courage, et celui-ci alimente en retour sa volonté d’oublier dans le travail tous les terribles maux passés. Et voici venir les fruits de ce travail : une avalanche de bonnes notes et le luxe d’une deuxième place en mathématiques. Les leçons particulières de Bernadette, une stagiaire de mon milieu professionnel que Clémence adore et dont la douceur remplace avantageusement mes emportements, portent leurs fruits. Demain nous fêterons cela à la Brasserie des Beaux-Arts.




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