Cantique

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Chapitre 13 - Ophélie

 


John Everett Millais

 

          — Alors mon grand, tu me lis ta rédaction ?
         Après notre altercation dans sa cave, je m’étais bien juré de ne plus faire part à Laurent de la moindre ligne de mon roman. Je n’eus aucun mal à tenir cet engagement ; car le même jour, craignant de céder tôt ou tard à ses pressions, j’arrêtai tout simplement d’écrire. Mais alors que notre groupe d’amis s’amusait aux fêtes d’Horre, pour les rejoindre et vaincre ma frustration j’avais repris ma plume. C’est donc à Toulouse, dans la chambre d’hôpital où je veillais Laurent, que j’avais divagué sur mes trois derniers chapitres. L’invraisemblance du récit aurait pu décourager Laurent d’y calquer son propre scénario ; mais la suite allait montrer de quel sortilège ce diable était encore capable, et quel risque j’encourais de me confier à lui.
         — Même pas un petit paragraphe ? s’impatienta le souffreteux.
         Les ophtalmologistes avaient diagnostiqué dans les yeux de Laurent la présence d’un virus rare. Des vétérinaires auraient été aussi aptes à détecter l’intrus, car on rencontre parfois cette maladie chez des animaux mais pratiquement jamais chez l’homme. Laurent l’incubait, peut-être, depuis que dans la brousse africaine il lui était arrivé de dormir avec son chien et de partager avec lui sa gamelle. L’aumônier de l’hôpital, qui trouvait en Laurent un compagnon antinomique mais d’un esprit agréable, décelait dans cette charité les traces d’une humilité digne de saint François d’Assise. Notre bonhomme, ravi de la comparaison — car il aimait saint François d’Assise —, comptait bien que l’auréole inattendue dont on le coiffait méritât récompense et vînt briser le mur  de mon intransigeance.
retrait— Je suis devenu pieux, minauda-t-il en me suppliant.
retraitTel l’artifice respectant l’anonymat dans certains reportages photographiques, un bandeau noir protégeait les yeux de Laurent. C’est par pitié de lui, et pour le distraire dans sa nuit, que je m’écartai de ma résolution et me pliai à sa demande. Je ne doutais pas qu’ensuite, identique à lui-même, il ne se moquât de moi ; mais j’attendais que son déguisement de quidam habillât aussi ses sarcasmes d’une critique impersonnelle et objective dont mon texte aurait tiré bénéfice.
         Voilà donc. Nous étions le dimanche 4 septembre, vers 14 heures. Je venais de terminer à Laurent la lecture de l’inauguration, celle de la réception, le drame du salon rouge. Dépité sous son masque, dubitatif surtout quant à mon pouvoir d’imagination, mon auditeur grognait ; c’était bien normal après avoir tant souhaité que mon roman s’achevât — au moins — par quelque galanterie. Mais les étreintes attendues ne seraient jamais arrivées. Pire, j’imposais à Laurent un requiem sinistre au moment même où la semi-nudité de la Comtesse lui rappelait les ébats qu’il avait si longtemps espérés.
         Mon écriture libérée de son risque de malfaisance, le dénouement de l’histoire aurait dû faire sourire Laurent et l’arracher à son obscurité. Mais les spectres, le poison, la mort de Jacques, le laissèrent muet un long moment après la fin de mon récit ; seule la crispation de sa bouche traduisait la réprobation que je ne pouvais lire dans ses yeux.
         — Qu’est-ce qui t’a pris, me dit-il enfin, tu es devenu fou ?
         — Fou ?
         — Tu parlais d’investir l’esprit de Jacques et les événements de sa vie. Or tu sacrifies ton héros en oubliant que le vrai Jacques est soumis au même destin !
         — Mais tu as bien entendu, j’ai rendu mon tablier de prophète, me défendis-je. Après cette démission, quelle incidence mon récit pourrait-il avoir sur la réalité ? Aucune. Tout cela n’aura été qu’une illusion, un amusement, tu le sais aussi bien que moi.
         — Pour rêver et folâtrer, d’accord ; à la rigueur pour réfléchir un peu. Mais permets-moi, mon grand, de ne pas te suivre dans des projets de meurtre !
         Mais à quoi jouait-il ce bougre-là qui n’avait même pas l’air de plaisanter ? Il me donnait froid dans le dos avec ses accusations. Que des prédictions innocentes se fussent parfois réalisées, cela ne signifiait rien ! En envoyant mes héros aux États-Unis alors que l’idée du voyage flottait déjà dans l’air, j’avais triché, bien sûr. Quant au succès de leur mission — annoncé par moi avant même qu’on ne l’apprît officiellement —, le talent de Jacques les rendait si vraisemblables que les anticiper présentait un risque faible. Cent autres détails ? Ils furent insignifiants, leurs contraires auraient pu être interprétés de la même manière, ainsi que des horoscopes toujours vrais. J’achevai donc de me persuader de l’absurdité de ma crainte : le récit des fêtes d’Horre et de la mort de Jacques ne pouvait relever que de ma pure fiction, évidemment !
         Après être sorti m’aérer et fuir ces insinuations, je revins à la chambre, plus serein. Mais avec gravité Laurent me dit :
         — Mon grand, j’ai bien réfléchi et reste convaincu que la Comtesse est sur le point d’assassiner Jacques.
         — D’où te vient cette assurance ?
         Laurent leva un bras, parut chercher son inspiration puis désigna du doigt la tablette sur laquelle était posé le téléphone. Je regardai et celui-ci sonna et j’entendis comme un tocsin. Le demi-visage de Laurent, où je guettais l’indice d’une simple plaisanterie, demeurait impassible ; rien ; vaine ma supplique, point de subterfuge, Laurent était absent, parti avec son regard, ailleurs ; il n’y avait plus ici que le téléphone et moi. À l’intérieur de ma tête, le ricanement du timbre devenait hurlement de sirène, de plus en plus strident. Face à la preuve qui sonnait de mon crime à venir, je me sentis glacer, déjà coupable et profondément seul.
         D’abord je n’osai bouger, espérant que ne pas répondre arrêterait un processus romanesque devenu autonome et sur lequel je perdais tout contrôle. Tel un robot se retournant contre son inventeur, mon roman s’emparait de moi en m’entraînant dans une odyssée-catastrophe qu’il avait lui-même conçue. Livré à sa propre intelligence, il me provoquait en duel bien au-delà des limites que j’avais fixées à son intrigue.
         — Drrring, drrring…, insistait-il.
         Enfin je décrochai, prêt à entendre je ne savais quoi exactement. C’était Solange, la femme de Laurent. Elle rentrait d’Horre et passerait à l’hôpital un peu plus tard que prévu. Je n’imaginais pas que cette voix riante et amie pût être porteuse d’une prédiction funeste, et, presque soulagé, je posai vite à Solange les questions dont les réponses auraient évacué mon effroi.
         — C’était splendide, raconta-t-elle. La Vierge sous les traits de la comtesse de Bayès (Jacques ne nous avait pas dit ça, le cachottier !), des musiques étonnantes ; Stockhausen, la foule hilare ; Monteverdi, la foule recueillie…
         — La réception ?
         — Extra ! Du caviar autant qu’on en voulait, et des langoustes, et du Dom Pérignon… La Comtesse à moitié nue dansant comme une sauvage, sa fille belle comme le jour…
         — Son prénom ?
         — Maddalena. Quelle ressemblance entre elles ! On les aurait confondues si l’une n’avait été habillée en noir et l’autre en blanc. Et attends, incroyable, le summum sur le coup de deux heures du matin…
         — Un requiem, dis-je d’une voix tremblante.
         — Tu étais au courant ? À mon avis il lui manque un petit grain à la comtesse de Jacques. Mais son spectacle était si beau ! Ah ! ce que vous avez manqué !
         Ma stupéfaction ricochait sur l’énumération de Solange. Oh ! mon Dieu ! qu’avais-je écrit ! qu’avais-je fait !
         C’était inutile de répéter à Laurent ce que je venais d’entendre, il savait.
         — Il est 15 heures, dit-il. La Comtesse tuera Jacques dans la soirée. Il te reste juste assez de temps pour dévier le sort que tu as provoqué. Mais pas de ratures : tes écrits sont indélébiles !
         — … ?
         — Allez, vas-y, dépêche-toi, fonce !

***

         Muret, Saint-Gaudens, Tarbes, Bagnères-de-Bigorre… Ô comme était long le film d’épouvante dont la route, impitoyable et accusatrice, dévidait le scénario devant moi !
         Horre. Je n’eus pas à demander où se trouvait le château. Au village tout cadrait avec les descriptions faites par Jacques, et l’exactitude du décor reconstitué dans mon imagination renforçait la réalité et l’imminence du drame. La clôture du parc, le portail dont le motif forgé coïncidait encore terriblement avec celui que mon esprit avait dessiné… Incrédule, je sonnai.
         Dans le grésillement de l’interphone, un concierge s’inquiéta de mon identité, me pria d’attendre quelques instants, revint. Non, Madame la Comtesse ne recevait pas ce soir-là. M. Joos ? M. Joos rentrerait plus tard, me dit-on. On raccrocha.
         Ah ! le sacrifice qui approchait ! Je retournai au village dans l’espoir de parvenir à joindre Jacques ou la Comtesse par téléphone. Sinon, eh bien ! il ne me resterait plus qu’à ameuter tout le monde. Mais au bourg, cherchant d’où appeler, j’aperçus Jacques sortant tranquillement de l’église.
         — Jacques, m’écriai-je en tombant dans ses bras, ne sois pas offensé, pardonne-moi. Oh ! Jacques, si tu savais !
         J’embrassai mon ami stupéfait de me rencontrer là et dans un état aussi fébrile. Dans un café où je l’avais entraîné, en buvant beaucoup de cognac je lui racontai tout, vite, afin que le mauvais sort ainsi devancé relachât sur lui son emprise. Quand j’eus terminé, Jacques éclata de rire.
         — La citronnade empoisonnée ! Mais cette idée te poursuit ! Viens au château. Hortense doit être revenue de l’aéroport où elle a raccompagné son cousin et sa fille. Tu as besoin de te reposer, de boire enfin cette citronnade. Il est temps pour toi de rencontrer Hortense et de mettre un terme à tes fabulations. D’ailleurs je lui ai parlé de ton bouquin ; elle aimerait te connaître. Viens, ta crainte ne manquera pas de l’amuser ni son amusement de te guérir.
         — Pourtant elle m’a fermé sa porte.
         — Elle aura mal compris qui tu étais.
         — Non, Jacques, ce soir Hortense veut rester seule avec toi, je le sais. Elle ne veut voir personne d’autre, pas de témoin à son crime… Tout cela est de ma faute… Mais fais-moi confiance, Jacques, je ne te quitterai pas.
         — Ça te reprend. Arrête de boire. Allons, viens.
         Jacques était ici chez lui, il connaissait le code du portail. Le couloir d’ombre, l’oasis, le château…, tout se tenait là encore comme je l’avais vu et décrit. Le perron, le grand hall ; à gauche, une entrée que je savais être celle du salon rouge.
         — Hortense a condamné cette porte pendant la durée des fêtes, constata Jacques en ne parvenant pas à l’ouvrir. Mais tu verras tout à l’heure, c’est encore plus rococo que dans ton livre. Et demain…
         — Jacques, l’arrêtai-je, qu’est ce que ça te fait de quitter Horre définitivement ?
         — Mon vieux, toute ma vie je regretterai d’y être venu ou d’en être reparti. Mais je ne t’apprends rien, car ton récit contient malheureusement des choses vraies.
         — Justement, Jacques, il faut me croire : j’ai percé les desseins criminels de la Comtesse aussi bien que tes sentiments ambigus.
         — Alimente ta fiction avec les fantasmes que tu veux, mais fiche-moi la paix avec tes bêtises. Ça suffit ! Tiens, voilà Hortense.
         Des pas qui s’approchaient, le frou-frou de sa robe, le souffle de sa respiration… Ma fascination de cette femme effaçait soudain ma peur de sa démence. Envoûté, j’oubliais Jacques. Au centre du vestibule, une colonne me cachait l’encadrement de porte où Hortense venait de s’arrêter comme si ma présence l’y eût stoppée tout net. En me déplaçant un peu, seulement un tout petit peu, je l’aurais vue. Mais je préférais attendre quelques secondes encore, délicieuse crainte où j’enfouissais ma hâte. Et puis si la Comtesse demeurait là en silence et sans bouger, c’est peut-être qu’elle retardait aussi, dans le même désir suspendu que le mien, l’instant de notre rencontre ?
         Je ne voyais donc pas Hortense, mais sa présence enveloppait jusqu’à mon cœur dont le rythme s’accélérait. L’instant s’attardait, se dissipait dans une dimension qui n’était plus le temps, hésitait aux bifurcations d’une cartographie où le monde matériel, sans cesse divisé en espaces semblables à lui-même, s’exténuait en un foisonnement de ramifications infinitésimales avant de s’évanouir, comme dilué, dans une sève de laquelle naissaient alors, continûment, des turbulences intellectuelles. Là, à la frontière indistincte entre le sensible et le mental, le vertige me gagnait d’être et simultanément ne pas être.
         Paradoxalement, l’inconsistance même du plasma qui engendrait, nourrissait et transportait mon imaginaire, paraissait accabler Jacques ; il s’y engluait et ne parvenait pas à me suivre. J’observais en effet que les mouvements de mon ami, derrière moi, se faisaient de plus en plus difficiles ; il s’immobilisa bientôt dans un quelconque geste puis demeura aussi inerte que les grandes statues en pied qui occupaient les angles du vestibule. C’est que nul personnage réel, pas même lui, n’aurait pu me suivre dans le rêve où je plongeais tel un bienheureux. Seul, intégré à la fiction de mon roman, je m’apprêtais à découvrir enfin la femme que j’y avais inventée.
         Lorsque je me décidai à esquisser un mouvement, la même idée était venue à Hortense, elle se pencha aussi, mais dans l’autre sens, si bien que la colonne resta un obstacle entre nous. Je m’inclinai alors de l’autre côté, mais elle fit de même et me demeura cachée encore. Au moment où je jaillissais pour l’apercevoir sans qu’elle dût pouvoir m’échapper, elle avait à nouveau anticipé et bondi de telle sorte que je ne la vis pas plus. Tous nos gestes se contrariaient ainsi dans leur symétrie autour de la colonne, une neutralité régie par une mécanique dont je découvrais le système et où des antagonismes me liaient à Hortense dans le principe et la cohésion d’un corps unique. Même dans les dédales de mon intrigue, fussent-ils parsemés de pièges, je sus alors qu’Hortense me resterait toujours inaccessible ; elle ne m’apporterait rien qui ne fût déjà en moi. Et je compris aussi qu’aucune fable échafaudée sur mes rêves, aucun stratagème, ne me ferait atteindre à la vérité de Jacques, celle-là que j’avais si vainement cherchée d’abord puis transférée sur mon héroïne afin que, par amour peut-être, elle me l’offrît en retour.
         Pourtant Hortense se tenait là, tout près. Dans une distribution sur les murs alentour, son ombre fragmentée me cernait. Tels des éléments éclatés d’elle puis projetés sur l’écran circulaire d’un théâtre optique, ces facettes tournoyaient dans la féerie d’une sorte de praxinoscope inversé dont la source lumineuse centrale demeurait invisible. Dans le désarroi de mon échec, je vis soudain l’une des silhouettes se débattre sur la porte du salon rouge puis disparaître là comme si un exorcisme dont j’aurais eu le pouvoir l’avait précipitée en cet enfer. Jacques s’éveilla de sa pause, en sursaut.
         — Hortense ! s’écria-t-il.
         Je ne doutais pas que ce cri ne fût un rejet et n’écartât la malfaisance de la diablesse. Mais l’autre Hortense, la douce Hortense, la vraie, s’était enfuie aussi. Moi seul, encore prisonnier d’elle, je ne l’aurais donc jamais vue ! Mon soulagement à ce que je croyais être la fin d’un cauchemar s’imprégnait ainsi de la plus amère des frustrations.
         Un domestique vint annoncer à Jacques que la Comtesse ne dînerait pas. Puis s’adressant à moi :
         — Madame la Comtesse vous invite à passer la nuit au château.
         Le cours du destin était déjà détourné et ses manigances déjouées ; bien que Jacques fût donc définitivement sauvé, je demeurais cependant vaguement inquiet, et c’est  pour plus de sécurité que je décidai de l’entraîner loin d’ici. Je n’eus pas de difficulté à cela, ni de ruse à composer ; la suspicion de Jacques quant à mon délire devenait telle que c’est lui-même, soucieux pour mon état mental, qui n’osa me laisser seul et s’obligea à me suivre à l’auberge.
         Au cours de la soirée, Jacques a voulu téléphoner à Hortense pour lui expliquer qu’il ne rentrerait pas, mais celle-ci a refusé de prendre la communication. Je l’imaginais, seule dans le grand salon rouge, auprès de la citronnade toute prête dans laquelle diffusait le poison, entourée des spectres déçus et privés de leur récréation. À minuit, après avoir longuement bavardé au bar de l’hôtel, l’heure fatidique était passée, nous étions épargnés. Jacques et moi avons gagné nos chambres. Mais au milieu de la nuit, inquiet encore, ne parvenant pas à dormir, je suis allé m’assurer que mon ami n’avait pas fait de fugue sous l’influence d’un sournois maléfice.
         Vers six heures, le jour commençait à poindre. Je me suis levé. Une tranquillité nouvelle prenait possession de moi ; dans le village encore endormi où je marchais, j’en goûtais les prémices. Mon livre était quasiment terminé, croyais-je, et je me souciais peu du ridicule de ma crédulité, pensant que l’amitié de Jacques et l’indulgence de mes lecteurs feraient peu de cas de ce débordement. Car qui ne s’est trouvé pris un jour, sous l’empire d’une interrogation injustifiée — dérivât-elle d’une superstition ou d’une logique absurde —, d’une telle frayeur déjà ?
         Mais ces craintes chassées, j’entendis en moi sourdre une autre angoisse, un cri indistinct. Ma si chère héroïne, que j’avais torturée en lui arrachant tyranniquement son amour, appelait. Il fallait absolument que je me rendisse au château. Aujourd’hui, en écrivant ces lignes, j’essaie de retrouver la nature de cet appel et les raisons qui me l’ont fait entendre. Force m’est d’admettre qu’il naissait de mon sentiment non viable pour la Comtesse, trop lâchement évacué à la faveur d’artifices romanesques, une passion dont l’utopie appelait inexorablement à une fin tragique. Et je comprends maintenant que mon appréhension de la mort de Jacques avait été un prétexte dont Laurent et Solange — complices et sachant exploiter ma connivence retorse — s’étaient emparé pour m’amener, moi, à trouver le seul achèvement possible de mon roman dans le tableau de mon héroïne immolée.
         Je pris donc ma voiture et me dirigeai vers cette deuxième fatalité que je n’avais pas su prévoir. Elle allait être le tribut de la délivrance de Jacques.

         Bizarrement, les grilles du parc étaient ouvertes. Je m’engageai sous la voûte de feuillage où la nuit encore noire amplifia mon pressentiment. Le château m’apparut. Des bandes éclatantes s’élargissant à l’est projetaient sur lui des tons roses. Au-dessus des contreforts montagneux, quelques nuages graciles frangeaient de volutes les pastels de l’aube : il allait faire beau. J’arrêtai ma voiture sur l’allée principale qui traverse la grande pelouse, longeai les serres, contournai le château.
         Sur la terrasse, les baies vitrées du salon rouge avaient été ouvertes, comme à mon intention. Peut-être me demandait-on ainsi de libérer le sanctuaire des miasmes que j’y avais conçus ? J’eus le sentiment d’être attendu. Craintive cependant, ma curiosité demeura en retrait de cette invitation. Et puis, qu’aurais-je trouvé là, encore, que je n’avais déjà aménagé moi-même ? Pensif, sur l’un des bancs de pierre où s’étaient assis Francis Jammes et puis Jacques si souvent, je m’assis à mon tour. Le parfum des premières roses de la floraison de septembre, libéré de la fraîcheur nocturne qui le retenait, était répandu partout et je méditai sur ces beautés auxquelles Jacques avait si étonnamment résisté. De l’autre côté du mur de feuillage fermant la roseraie, des pas firent crisser le gravier d’une allée. Cette autre présence matinale n’aurait pas manqué de s’étonner de la mienne ici — à moins qu’elle ne m’attendît, oh ! Elle s’éloignait vers le fond du parc, là-bas d’où me parvenait le clapotement des chutes d’eau.
         Sur un massif, mon regard rencontra une rose prise dans des entrelacs de fuchsias. En la cueillant comme pour la délivrer, hélas ! je la tuai aussi. Eus-je conscience d’un présage ? Mon trouble alors se fit plus vif. Mais il fallait laisser au destin le temps de s’accomplir. Contenant à mon insu la hâte qui me pressait d’arriver là où j’ignorais même que j’allais, mon hésitation et mon retard permettaient ainsi à une fatalité déjà écrite de se réaliser ou — pire ! — devenaient les innocents et terribles instruments d’une fatalité à écrire.
         Je repris mon chemin, flânant donc. Telles des étoiles oubliées par la nuit sur des fougères ou prises aux filets de toiles d’araignées, des gouttes de rosée que les premiers rayons du soleil brûlaient en de furtives voluptés, perlaient. De la caresse d’un doigt, je pris l’une de ces larmes ; comme pour y noyer mon inquiétude, je la bus. Ce fut comme un éclat de chagrin brut qui déchira mon âme et je compris qu’un morceau de celle-ci venait soudain de s’en détacher. Alors seulement j’entrevis ce qui m’attendait, aucune contrainte ne retint plus mes pas, je courus.
         Un peu plus bas, une paix encore plus dense que celle qui régnait partout ailleurs dans le parc me surprit. Mon inconscient, qui me guidait sur ces chemins familiers, m’avait mené au bord de la cascade. Elle venait de s’arrêter. Les coassements des rainettes qui prolongeaient si tard leur concert nocturne me parurent des plaintes. Une petite source sanglotait doucement ; ses larmes essayaient de ranimer le bassin éteint. Une brise pieuse descendue des augustes champs de glace, là-haut, gémissait parmi les bouquets de joncs qu’elle inclinait dans un recueillement triste, et elle éveillait parfois, sur leur haie, une ondulation lente qui passait comme un soupir. Mais la surface de l’eau restait celle d’un marbre qu’aucun souffle n’aurait pu émouvoir ; seul s’en échappait le silence des tombeaux. Transperçant l’or d’une chevelure qui flottait là, des roseaux penchaient tels les sabres en berne d’une garde d’honneur. « C’est qu’une longue forme blanche » s’offrait ce matin au regard de la statue d’Adélaïde. Elle reposait parmi les nymphéas dont les fleurs ouvertes plus tôt que d’habitude semblaient des pétales détachés de ce lys ophélien. En fuyant, le petit courant déroulait un voile de dentelle, une traîne. Et parmi les poissons rouges qui caressaient de leur affliction son visage, certains venaient de temps en temps effleurer d’un baiser les lèvres pâles d’Hortense.






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