LE GRAND INQUISITEUR
(manuscrit déposé, tous droits réservés)

Scène 7 : où Proctolus et le Grand Inquisiteur se rapprochent grâce à la Science ; et où il est décidé qu’aux fêtes de cette conciliation on réalisera une « brouette maltaise ».

Résumé : Le Grand Inquisiteur, au moment même où il va condamner Proctolus au bûcher, lui fait part d’un certain mal qui le turlupine. Après un long questionnaire d’une logique éblouissante, Proctolus établit le diagnostic de la maladie du prélat et promet de le guérir. Le Grand Inquisiteur, soulagé, n’a d’autre choix alors que de gracier Proctolus et se rapprocher de lui. Pour célébrer cette réconciliation, tout le monde convient de réaliser une brouette maltaise. La brouette maltaise est une figure ludique constituée par six hommes nus, l’espace entre les corps étant minimisé pour former une masse charnelle compacte, verrouillée par les appendices et orifices en présence. La figure dense obtenue est réputée être alors l’image virtuelle du point-source de toutes les connaissances, et la portée philosophique de cette gymnastique ouvre au Grand Inquisiteur un vaste sujet de réflexion.

Le Grand Inquisiteur : Effectivement, la prose-culotte de Proctolus m’a convaincu que Le Pétosec et lui ne sont qu’un seul et même diable ! (Au comte :) Comte, je prends note aussi de votre intelligence avec cet ennemi de l’Église… Quant à vous, Proctolus, vos aveux sont enregistrés, c’est terrible et je vous plains pour ce qui vous attend. Et je vous ordonne enfin, dans l’attente de mon verdict final, d’interrompre toute pratique médicale qui ne serait pas dûment reconnue par l’Église. Sinon, sentence immédiate ! (Il a dressé son doigt inquisiteur et terrible.)  

Proctolus, qui lève aussi le doigt : Belle enseigne, Votre Saint Doigt, bienvenue au club.

Le Grand Inquisiteur : Sacrilège ! Vous êtes un suppôt de Satan. Et puis, Proctolus, cette femme aggrave votre cas. Car aujourd’hui, en plus de tout le reste, vous vous révélez un fornicateur d’infidèle. Après vos habitudes déjà dénoncées, voici la morale injuriée à nouveau par le sulfureux commerce dont cette esclave est l’épine… L’épine, l’épine… Ah oui ! à propos d’épine, j’ai un service à vous demander ; il n’a rien à voir avec ce qui précède mais c’est la rime qui m’y fait penser. Je me suis laissé dire, sieur Proctolus, que vous avez le savoir de guérir certain mal qui me turlupine…

Proctolus : … de cheval ? Consultez ailleurs, je ne suis pas vétérinaire.

Le Grand Inquisiteur : C’est de moi qu’il s’agit.

Proctolus : Les glandes ?

Le Grand Inquisiteur : Quelles glandes ?

Proctolus : Bi-plates aussi, vos bourses ?

Le Grand Inquisiteur, avec hauteur : Je suis, Messire, de ceux qui briquent et non pas que l’on brique.

Proctolus : Je n’en doute pas, Monseigneur ; mais sans atteindre aux affres d’un briqué vous arrive-t-il d’avoir la mèche triste ou mal allumée, la pierre molle un tantinet ? En somme, et pour revenir clairement à ma question, une carence aujourd’hui contrarie-t-elle la générosité de vos aumônières ?

Le Grand Inquisiteur : Elles sonnent fier encore et point ne trébuchent.

Proctolus : Vraiment ? Quelque faiblesse ne viendrait-elle pas infléchir parfois la haute tenue de Monseigneur ?

Le Grand Inquisiteur (dédaigneux) : Ma tenue est continue.

Proctolus : Ou gêner la vidange de ses saintes burettes ?

Le Grand Inquisiteur : Guillerettes, mes amourettes.

Proctolus : Étouffer son youaouhhhh, en ternir l’éclat ?

Le Grand Inquisiteur : Rien de cela.

Proctolus : En écourter le temps ? 

Le Grand Inquisiteur : Pas d’un instant.

Proctolus : Altérer sa très pure épectase ?

Le Grand Inquisiteur : Tu me rases, Athanase.

Proctolus : En baisser la fréquence, réduire les numéros ?

Le Grand Inquisiteur : Repart à zéro, Sulpice, car il s’agit des…

Proctolus : D’épices ?

Le Grand Inquisiteur : En quelque sorte.

Proctolus : Trop d’ingrédients dans votre alimentation ?

Le Grand Inquisiteur : Saine est ma nutrition.

Proctolus : Condiments étranges sur vos mets ?  

Le Grand Inquisiteur : Jamais.

Proctolus : Du piment ?

Le Grand Inquisiteur : Nullement.

Proctolus : Excès de poivre en appoint ?

Le Grand Inquisiteur : Point.

Proctolus : D’autres graines pour leur feu ?

Le Grand Inquisiteur : Moins que peu.

Proctolus : Brasier de harissa ?

Le Grand Inquisiteur : Préfère le feu de Mélissa !

Proctolus : Paprika ?

Le Grand Inquisiteur : Pas pris ça.

Proctolus : Curry suppléant ?   
          
Le Grand Inquisiteur : Néant.

Proctolus : Sels bizarres ?

Le Grand Inquisiteur : C’est si rare !

Proctolus : Cumin ?

Le Grand Inquisiteur : Ni jasmin.

Proctolus : Badiane ?

Le Grand Inquisiteur : Ni gentiane.

Proctolus : Gingembre ?

Le Grand Inquisiteur : Pour le membre ?

Proctolus : Si mal en point.

Le Grand Inquisiteur : Alors j’ai déjà dit, pas besoin.

Proctolus : Même pas pour la vigueur ?

Le Grand Inquisiteur : Même pas à la rigueur.

Proctolus : D’autres virils assaisonnements ?

Le Grand Inquisiteur : Pour mes élévations je n’use de ces relèvements...

Proctolus : Car ?

Le Grand Inquisiteur : … car je ne la consomme en quart…

Proctolus : Cardamome ?     
        
Le Grand Inquisiteur : … mais toute entière, la môme.

Proctolus : Origanum ? 
            
Le Grand Inquisiteur : Moins qu’un minimum.

Proctolus : Cannelle dont l’arôme…    
         
Le Grand Inquisiteur : Pas un atome.

Proctolus : Girofle dont le goût…  
           
Le Grand Inquisiteur : Pas un clou.

Proctolus : Romarin ?   
          
Le Grand Inquisiteur : Pas un brin.

Proctolus : Estragon ? 
            
Le Grand Inquisiteur : Non.

Proctolus : Thym ?  
           
Le Grand Inquisiteur : Tintin.

Proctolus : Ail ? 
            
Le Grand Inquisiteur : Pareil.

Proctolus : Pour le gril, niora ? 
            
Le Grand Inquisiteur : Déjà il n’y a.

Proctolus : Basilic ?  
       
Le Grand Inquisiteur : Ras-le-dôme, la basilique !

Proctolus : Garengal du Bengale ? 

Le Grand Inquisiteur : Que dalle.

Proctolus : Noix de galle ?

Le Grand Inquisiteur : Peau-de-balle.

Proctolus : Muscade blonde ?   
          
Le Grand Inquisiteur : Pas le moins du monde.

Proctolus : Laurier, serpolet, sauge, ciboulette ?    
         
Le Grand Inquisiteur : Même pas des clopinettes.

Proctolus : Sésame, pour ouvrir l’appétit ?    
         
Le Grand Inquisiteur : Je lui clos mon frichti.

Proctolus : Anis en étoile ? ou alors de l’aneth ?

Le Grand Inquisiteur : Ha, ha ! elle constelle ma nuit, l’Annette.

Proctolus : Coriandre ?

Le Grand Inquisiteur : Je n’en voudrais, Léandre.

Proctolus : Câpres ?

Le Grand Inquisiteur : Pas qu’âpres, … 

Proctolus : Cornichons ?

Le Grand Inquisiteur :  … celui et ceux de Fanchon ! 

Proctolus : Poivron sec ?  
           
Le Grand Inquisiteur : Poil au bec.

Proctolus : Safran de chez les grecs ? 
            
Le Grand Inquisiteur : Va t’y faire voir, mec.

Proctolus : À ce propos, mâchouillez-vous le persil vert et la baie rose ?     
        
Le Grand Inquisiteur : Ce sont là deux confrères,  je n’ose.

Proctolus : L’amère oseille ?   
          
Le Grand Inquisiteur : Brouter une consœur, non, j’y veille.

Proctolus : Herbes savantes, en us ?

Le Grand Inquisiteur : Non sum Lucullus.

Proctolus : Pourtant avec la messe un tel jargon cousine.

Le Grand Inquisiteur : Ignore latin de cuisine.

Proctolus : Crotoplus hofieranus ?

Le Grand Inquisiteur : Proctolus, ah ! enfoirus !

Proctolus : À l’apéro, a scottish alcohol ?

Le Grand Inquisiteur : Not at all.

Proctolus : Liqueur du père Niflard, un abus ?

Le Grand Inquisiteur : En n’ai bu.

Proctolus : À table, du gros rouge qui teint et rassérène ?

Le Grand Inquisiteur : Faut-il donc qu’il soit con, celui qui teint et rase Irène ! (1)

(1) « Notre Grand Inquisiteur est un peu dur d’oreille, on le savait déjà. Proctolus a bien dit “qui teint et rassérène” et non pas “qui teint et rase Irène” car non seulement cela n’aurait eu aucun sens, mais encore et surtout, soyons logiques, pourquoi teindre Irène si c’est pour la tondre ensuite ? » (Louis Aragon de Tarazcon)

Proctolus : De la mousse de houblon ?

Le Grand Inquisiteur : Pas epsilon.

Proctolus : Calva normand, au trou ?

Le Grand Inquisiteur : Ni peu ni prou.

Proctolus : Au trou breton alors, quelque jus d’alambic ? 

Le Grand Inquisiteur : Seulement celui de Soizic.

Proctolus : Schnaps teuton ?

Le Grand Inquisiteur : Ce peut-on !

Proctolus : Tequila ibérique ?

Le Grand Inquisiteur : Refus catégorique.

Proctolus : Autre pétrole ?

Le Grand Inquisiteur : N’en picole.

Proctolus (Il lève son doigt.) : Pas même un doigt, eh ! l’apôtre ?

Le Grand Inquisiteur : Surtout pas le vôtre.

Proctolus : Mais quoi, aucune goutte ?
 
Le Grand Inquisiteur : Sans doute.

Proctolus : Pour la sieste, une petite genièvre ? 
            
Le Grand Inquisiteur : Seulement dame Guenièvre.

Proctolus : Au dessert, un nectar ?

Le Grand Inquisiteur : Mieux vaut jamais que tard.

Proctolus : Autres remontants ?  

Le Grand Inquisiteur : En aucun temps.

Proctolus : D’autres substances alors ?

Le Grand Inquisiteur : Qualli, signor ?

Proctolus : Celles que l’on suce ?

Le Grand Inquisiteur : Guère plus.

Proctolus : Ou que l’on mâche ?

Le Grand Inquisiteur : Je crache.

Proctolus : Ou que l’on fume ?

Le Grand Inquisiteur : Pas coutume.

Proctolus : Du cannabis, pour aller bien ?

Le Grand Inquisiteur : Pas même un rien.

Proctolus : Pourtant un petit joint à la veillée, pour le recul…

Le Grand Inquisiteur : Nul.

Proctolus : Menthe, pour l’haleine ?

Le Grand Inquisiteur : Moins qu’à peine.

Proctolus : Pour conclure, panacée digestive ? 

Le Grand Inquisiteur : Réponse négative.

Proctolus : Un laxatif ?

Le Grand Inquisiteur : Je vous dis : négatif !

Proctolus : Tisanes quelconques ?

Le Grand Inquisiteur : Oncques.

Proctolus : Verveine en concoction ?

Le Grand Inquisiteur : Abstention.

Proctolus : Tilleul en décoction ?

Le Grand Inquisiteur : Exemption.

Proctolus : Avec des adjonctions ?

Le Grand Inquisiteur : Pas d’options.

Proctolus : Ou en mixtion ?

Le Grand Inquisiteur : Hé… hé…sitation… Ah ! bravo ! Messire Proctolus, vous venez de trouver là, presque tout de suite, le mal qui me turlupine ; car c’est bien de ma miction qu’il s’agit, et de son hésitation !

Proctolus : Je comprends. Monseigneur, après la chute du rideau, si vous le permettez je toucherai votre sainte prostate par là où je sais qu’on la touche ; et vous bénirez alors ce doigt salvateur dont vous condamniez tout à l’heure les percées.

Le Grand Inquisiteur, soulagé : Mais un doigt que je devine désormais charitable, droit et franc, direct… Messire Proctolus, j’avoue regretter les propos excessifs que j’ai tenus contre vous ; laissez-moi inverser la vapeur et faire machine arrière, si j’ose dire. Tenez, je vous autorise deux doigts, comme d’un vieux porto, mais profitez-en bien car cela ne se reproduira pas. Il faudra aussi que vous me disiez, très docte ami, si des massages par votre Annabite pourraient se substituer aux applications d’onguent gris que m’a prescrites la Faculté ; car, s’ajoutant aux troubles que vous avez si pertinemment décelés, sachez que je suis atteint aussi d’une flamboyante chaude-pisse. Doctissime Proctolissimus, permettez-moi l’usage — l’usage médical, cela s’entend — de votre Sulfamide ; en échange je vous accorderai mon indulgence et vous épargnerai le bûcher, à vous-même ainsi qu’à toute cette troupe-là de joyeux blasphémateurs.

Proctolus : Voilà, mon Éloi, une proposition de bon aloi. Marché conclu, c’est fait, prenez la fille, elle est à vous. Topez là, Gouverneur, et acceptez que je vous baise l’anneau.

Le Grand Inquisiteur : Baisez, mon bon, baisez et fêtons cela tous ensemble, en couronne ainsi que Zeus le proposait jadis sur l’Olympe pour le plaisir des dieux. Annibal H., allez chercher dans mon chariot ma roue portative à supplices et qu’on l’installe ici. Mais je propose que nous oubliions aujourd’hui son usage habituel et jouions seulement tout autour, à la queue-leu-leu, à un petit rodéo de mon invention. Car que diriez-vous, Butte aux Piles, d’une ronde coquine où chacun… 

Le comte de La Butte aux Piles : Butte aux Piles ! Vous avez prononcé mon vrai nom ! Tout juste, Votre Auguste Altesse Impériale ! quelle mémoire ! et quelle riche idée, Votre Féconde Imagination, que celle d’un cortège circulaire pour nous atteler les uns aux autres et fêter ainsi notre nouvel unisson !

Anahita : Fouette cocher et tourne manège ! Ah ! faites moi hennir, Étalon Suprême !

Le comte de La Butte aux Piles :  Puisque vous parlez de roue, Grand Charron, nous continuerons la soirée, si vous le voulez bien, par la construction d’une brouette maltaise. Voilà un exercice des plus étonnants à la gymnastique duquel les autochtones initiaient nos sémillants chevaliers lors de l’escale de Malte sur la route de Saint-Jean-d’Acre. Ce divertissement, vieux comme le monde, consiste à réunir un certain nombre de personnes nues puis à les assembler de la façon la plus dense possible. Voilà une question de géométrie non euclidienne qui inspira Homère (le remplissage maximum du cheval de Troie), sur laquelle Archimède sécha (au sortir même de son fameux bain), et dont les travaux pratiques connurent grande vogue dans les gymnases de Sparte et d’Athènes. Afin de minimiser le vide entre les corps, le problème est de trouver leurs surfaces convexes et concaves les plus propres à s’ajuster, puis, sans contorsions excessives et grâce à une stratégie forcément complexe, de parvenir à les mettre en contact tout en utilisant de façon optimale les appendices et diverticules de chacun à des fins de verrouillage et d’équilibre (c’est pour cette raison que les partenaires doivent être de sexe masculin et que cet exercice connut tant de succès chez les anciens Grecs).
      Mais bien avant les Grecs, les Égyptiens, fascinés par le vide premier et l’entropie croissante de l’univers, avaient trouvé quelque similitude entre cette réduction d’un volume de troupiers — eh ! quel jeu ! — et la quête du néant cosmique (2) qui aurait précédé un certain big bang fondamental. Par le biais de cette analogie ils croyaient pouvoir remonter jusqu’à un état initial et idéal fait de nul espace, nul temps, nul bruit, nulle lumière, nul désordre..., c’est à dire jusqu’au nul volume antérieur qui aurait été le contenant de toutes choses avant même leur origine, tu me suis Régine ? Non, alors je t’explique. Friands d’ésotérisme et de symboles, ils postulèrent que la restriction de l’humanité à un simple point matériel, la concentration charnelle infinie en quelque sorte, était l’image virtuelle du point source de toutes les connaissances et que leurs efforts pour tendre physiquement vers l’un rapprocheraient inévitablement leurs esprits de l’autre. À Héliopolis, les grands prêtres des écoles de théologie — ceux pour qui Horus, le dieu-faucon du silence, existait avant tout commencement — se consumèrent d’abord à la vaine analyse théorique de cette dualité. Avec l’aide de mathématiciens et d’architectes ils tentèrent ensuite de résoudre le problème expérimental seulement, appliquant pour cela des techniques adaptées de celles qu’on utilisait alors pour disposer les blocs de pierre dans les pyramides. Au retour des chantiers de la vallée du Nil, ce sont des maçons maltais, initiés à cette pratique édifiante mais ludique, qui en trahirent le secret et popularisèrent chez eux ce qu’on appelle communément aujourd’hui la brouette maltaise.

(2) Passage écrit en gras et souligné dans le manuscrit. Voir plus loin le décodage que Mme de Sévigné en a donné. (Note du traducteur)

       Bien qu’il en existe une version tombereau pour groupe de dix à quinze, la vraie brouette maltaise, celle des puristes, celle que le grand maître Gérard sut imposer en 1102 à l’ordre des Hospitaliers, s’exécute à six personnes seulement (3) (4) . Selon la tradition, les compères se présentent à la queue leu leu sur la scène d’un théâtre ou dans un local ad hoc. Leurs corps ont été préalablement enduits d’huile d’olive pour permettre de bien glisser les uns contre les autres. Le premier élément, qui supportera l’essentiel du poids de l’ensemble, doit être très robuste ; il s’étend par terre, sur le ventre, jambes en équerre, le corps bombé pour former comme une voûte, les mains posées au niveau des épaules, là où se situera plus tard le centre de gravité de toute la composition. Le deuxième se place perpendiculairement à lui, dos à dos et presque allongé, en prenant appui sur une jambe et un bras opposés, alors que son autre jambe et son autre bras se rejoignent en hauteur, médius droit en faîte, pour accueillir le troisième élément. Celui-ci, qui ne doit pas mesurer plus de quatre pieds (5), arrive et s’assied là en criant " Haiiitch ! "...

(3) "La brouette à six éléments est celle qu’avaient adoptée les Hospitaliers de Saint-Jean pour leurs rites initiatiques. Dans leur inventaire de 1599, les chevaliers de Malte en inscrivirent quelques variantes célèbres dues aux sultans Saladin et Soliman, ainsi que les raffinements successifs apportés au cours des siècles par leurs propres architectes. Aujourd’hui encore, lors des réunions très select de l’Ordre, on ne construit la brouette qu’en sextuor (comme on le faisait chez Mme de Sévigné) et dans ses versions les plus pures. On vient de loin pour se presser dans une Solimane authentique, dans une Saladine de Douarnenez (particulièrement serrée), ou dans une 68 bis (la seule qui fonctionne en marche arrière). Mais la Maltaise à son Gégé demeure la figure emblématique de la série ; quintessence absolue de la brouette maltaise, très proche de celle des Égyptiens, c’est elle que Dagobert de La Butte aux Piles a décrite dans Le Grand Inquisiteur. " (John Grand-Carteret, Histoire des jeux de société)

(4) " On savait déjàt que les Egyptiens et les Grecs furent les preniers à préconiser le système des six mâles". ( Leonhard Euler)

(5) " Le rôle du troisième est pour moi, c'est du sur mesure. Je reviens de Malte. J'ai étudié la brouette, un stage intensif de deux jours et demi, pour m'imprégner de la fonction. C'est moi le Président, j'ordonne qu'on inverse le montage afin que le petit prenne désormais la tête du système ; j'ai dit la tête, pas la queue ; la queue c'est pour les brouettes de gauche. Débrouillez-vous. Sinon, virés. " (Nicolas Sarkozy)

Proctolus : ... ou bien " Houhouhou-haiiitch ! ", cela dépend de la quantité d’huile d’olive utilisée.

Le comte de La Butte aux Piles : ... et il serre fort les talons du premier. Le quatrième tente ensuite de s’arc-bouter sous le creux dorsal du deuxième, mais à cause de l’huile il glisse en fléchissant de ce fait les jambes du premier ; cela déstabilise le troisième qui s’était agrippé là, je viens de le dire, et qui chavire sous le quatrième en raison justement de sa petite taille. Dans sa rotation il entraîne le premier qui se retourne lui aussi en criant " Haiiitch ! " à la réception ...

Proctolus : ... ou bien " Houhouhou-haiiitch ! " les années où l’on manque d’huile après un hiver rigoureux, une mauvaise récolte...

Le comte de La Butte aux Piles : Le deuxième, que le petit pousse et dont les pouces calent l’homoncule, prend alors son pied et bute le quatrième aux piles ; " Haiiitch ! " lâche celui-ci dans le meilleur des cas, alors que son buteur, qui est passé dessous (je ne l’ai pas dit mais vous l’aviez compris), est prêt pour la nouvelle culbute plaisante qu’on imagine, ha, ha ! c’est mon rôle favori. À cause du nabot qui a le nez comme sur un guidon, et de ses épaules qui servent de cale-pieds au quatrième, le tout ressemble alors, si l’on peut dire, à une brouette à quatre pédales dont les bras seraient les jambes du deuxième et dont le premier, désormais sur le dos, fixerait droit l’essieu. Mais il serait vain, tu le sais bien Sylvain, de dégager quelque roue de cette partie carrée car la position de chacun ne permet pas, pour l’instant, d’assembler rondement tout ce monde-là. Par contre, dès que le cinquième se positionne tête-bêche par rapport au deuxième, il ripe sous l’effet du flottage ; son poids vient rompre l’équilibre général des forces et fait pivoter instantanément toute l’architecture autour d’on ne sait quoi, car comment pourrait-il en être autrement, dis-le moi Armand, ou bien toi Célestin, autour d’un support aussi incertain ? Les lois de la physique étant ce qu’elles sont, toutes les parties, bien lubrifiées et grasses, se mettent alors en place d’un coup dans une mécanique admirable ; et l’échafaudage de clavettes, de ressorts et de rotules se verrouille avec un rigueur quasi-mathématique qui fait le bonheur, Frédégond, de toute cette bande de gonds, clac, clac, clac, clac, clac ! Le sixième arrive enfin, tranquillement, en traverse latérale arrière, pour compléter l’imbrication de la seule façon qui reste possible ; les bras déployés comme ceux d’Horus fécondant le delta (6), il enveloppe le groupe, prononce quelques mots hermétiques (7), et il n’a plus qu’à pousser un peu pour s’enclencher lui-même dans cette construction désormais solide grâce aux mortaises et chevrons naturels de chacun si étroitement épousés, clac !

(6)   " C’est le faucon maltais. " (John Huston et Humphrey Bogart)
(7)   " Par Horus, [voici ma] demeure ! " (Edgar  P. Jacobs)

Proctolus : " Houhouhou-haiiitch ! " affirme alors quelqu’un, quelque part, quand les olives n’ont pas été bien pressées.

Le comte de La Butte aux Piles : À ce contact et comme sous l’effet d’une baguette magique, voilà que deux choses extraordinaires se produisent. D’abord une ultime contraction, accompagnée d’une sorte de flatulence née dans la masse profonde et vivante de l’agrégat, achève d’en évacuer les bulles et d’en compacter le volume. En principe il ne reste plus alors aucune cavité, aucun creux, aucun interstice entre les combinés ; le premier objectif du jeu est atteint...

Proctolus : Mais néanmoins vous conviendrez, Monseigneur, que ce n’était pas de la tarte !

Le comte de La Butte aux Piles : ... Ensuite tous les composants de l’édifice — stupéfiante réponse des corps aux calculs de l’esprit — se mettent en branle automatique, lentement d’abord avec les hésitations saccadées d’un régime transitoire, puis un rythme stable se synchronise sur les impulsions directrices qu’envoie du dessous, tel un métronome, le premier élément. Des murmures d’huile satisfaite disent maintenant l’accord parfait des pistons et des bielles ; tout baigne.

Proctolus : " Schlououpfff... schlououpfff... " entend-on quand l’huile est vierge extra.

Le comte de La Butte aux Piles : Mais ce n’est pas fini, Monseigneur, car l’essentiel reste à venir, un événement grandiose dont on attend l’ordre ultime. Un ordre venant de qui ? nul ne le sait ! Quand viendra-t-il ? nul ne le sait non plus, mais le temps semble converger vers lui comme vers une évidence. Tout est prêt pour la prodigieuse conclusion. On attend, on attend... Et soudain, sans que l’on comprenne comment cela peut arriver ni pourquoi cela commence, la brouette animée par tant de synergies et comme par l’addition finale d’un souffle surnaturel — la création d’une âme en quelque sorte — se met à avancer toute seule ! Oui, oui, vous avez bien entendu : toute seule ! Même en cas de panne des sens, la brouette continue à se mouvoir ! Ah ! quel mystère ! et que la nature est grande où s’expriment si clairement le désir fortuit et la puissance de son créateur ! Comme c’est beau ! (8) (9) Pour offrir la meilleure souplesse à l’édifice auto-mobile, il est souhaitable que soient lubrifiées sans cesse à l’huile d’olive les parties soumises à friction, c’est le rôle d’un septième élément jouant le rôle facultatif d’assistant contrôleur. Le système paraît simple mais en fait il l’est moins que ma description sommaire le laisse supposer, vous verrez sur le tas, Monseigneur.

(8)  " Au Moyen-Âge, seule une hypothèse aussi mystico-farfelue pouvait expliquer la mise en route imprévisible de la brouette maltaise. Grâce aux expériences anciennes de Denis Papin puis de Gaspard Monge, mais grâce surtout aux progrès technologiques qui ont conduit à la mise au point de l’automobile moderne, on comprend tout aujourd’hui. C’est en maniant le cinquième élément (le seul dont le levier resté libre pouvait permettre de contrôler l’embrayage) que le deuxième passait une vitesse sans le savoir et que la brouette démarrait. Quant à la version qui permettrait la marche arrière, la fameuse 68 bis, voilà qui m’interpelle et je demande à l’essayer. " (André Citroën)

(9)  « En principe la figure décrite est symétrique, puisque rien ne justifie que l’un de ses côtés soit différent de l’autre. Cependant on voit bien que cette symétrie est instable, car un effort minime suffit à faire basculer le tout dans le sens de cet effort. C’est ce qui se passe à l’arrivée du sixième compère — il est dit que cette arrivée se fait latéralement — et cela après un temps de latence (le fameux suspense métaphysique décrit par Dagobert de La Butte aux Piles) qui dépend de la différence de poids entre les broquettes décentrées. Mais la chiqueminouille du pilier récepteur crée aussitôt une force de rappel qui rompt ce pseudo-équilibre, et le tout chavire immédiatement de l’autre côté où une force de même nature s’exerce à nouveau en sens inverse. Des basculements et des repoussements se répètent ainsi de façon permanente. Le troisième élément, tel le balancier d’une pendule, touche le sol à chacun de ses passages à la verticale ; le régime de forces créé alors par ces frottements, telle une série continue d'impulsions, se combine avec la tension zibardinale du premier élément pour faire avancer l’ensemble selon un principe bien connu d’isochronisme cinétique ; le bracmuche du sixième assure la direction. C'est donc par des « sauts de puce » automatiques que cette extraordinaire figure progresse vers l'avant, et au lieu de l’appeler « brouette maltaise » je suggère qu’on la nomme plutôt « oscillateur maltais », ce vocable traduisant parfaitement la réalité physique du phénomène. » (Balthazar van der Pol, Théorie des oscillateurs non-linéaires, 1937 )

Le Grand Inquisiteur : Le nonce apostolique à Malte s’est instruit sur place au savoir des plus vieux indigènes de l’île ; il connaît mieux que personne les finesses du vivant appareil et les astuces de son parfait montage. Quand il rentre à Rome pour une retraite ou pour un concile, il m’invite parfois à le rejoindre dans un méli-mélo de chanoines et de séminaristes, mais j’hésite toujours car certains prétendent que tout cela n’est pas sans danger.

Le comte de La Butte aux Piles : Ce danger est connu des amateurs, Votre Prudence, mais d’aucuns considèrent qu’il n’est pas le moindre attrait de l’exercice. Car il faut dire que l’ensemble, une fois constitué, demeure complètement bloqué. Sans une vigoureuse aide extérieure il est très difficile aux partenaires croisés de se défaire de leur enchevêtrement. Se mettre en brouette maltaise sans disposer d’un moyen sûr pour s’en extraire ensuite, c’est se livrer parfois à une dramatique irréversibilité. Orose raconte que certains téméraires périrent qui ne purent se sauver seuls de l’imbroglio dans lequel ils s’étaient imprudemment fourrés.

Proctolus : Feu l’un de mes patients, Ildefonse, l’ancien prieur de l’abbaye de Fontfroide, n’eut pas la chance des autres insouciants de son groupe. L’arrivée (inopinée) d’un bedeau dans la crypte où l’abbé enseignait sa gymnastique favorite à de jeunes novices sauva les cinq co-brouettés du saint homme ; mais hélas ! encore arrimé à sa joyeuse bande, Ildefonse qui rit quand il défonce était, lui, déjà mort de rire.

Dame Pépine : Et dans Suétone on peut lire que Tibère obligeait des condamnés à mort à s’associer de la sorte pour la plus grande joie de l’empereur et des convives qui festoyaient autour de l’agonie des malheureux.

Le bourreau : Tibère ! Le bonhomme avait de l’idée, et sa mise en scène de la brouette maltaise le prouve. D’ailleurs, il n’est pas dit que moi-même je n’ajoute pas ce raffinement au catalogue de mes artifices punitifs, en plus du briquage dont Anahita a su tout à l’heure nous convaincre des promesses.

Le comte de La Butte aux Piles : Trop tard pour la brouette, Messeigneurs, car on doit au sieur Proctolus d’avoir découvert, pas plus tard qu’hier soir et ici même, le talon d’Achille de cette construction et le moyen de s’en dégager. En furetant à l’aveugle dans un amalgame dont il était l’élément numéro quatre, notre ami s’aperçut qu’en mettant son doigt juste en face de lui à un endroit très précis du deuxième élément — j’en témoigne car c’était moi —, il dégoupillait illico celui-ci et puis tous les autres en cascade, démantelant ainsi l’ensemble dans une débandade collective ; ainsi que dans les forteresses mycéniennes ou dans les sépultures égyptiennes on ouvre parfois un passage secret dans un mur en faisant bouger d’un doigt, sans effort et comme par magie, l’une des pierres mais pas n’importe laquelle. En supprimant le danger de la brouette maltaise, Proctolus a marqué de son nom l’histoire de la partouze ; mais par un curieux ricochet il confère aussi à sa profession des lettres de noblesse qui l’assoient au sein même des valeurs de l’Église. Celle-ci doit désormais la reconnaître puisque les plus hauts prélats dont la plupart s’emploient à la brouette maltaise, c’est connu bénéficieront des retombées salutaires de la formidable découverte de Proctolus. Plus besoin de faire confiance à une septième et salvatrice personne, sinon pour l’arrosage d’huile d’olive ! La présence ici du grand Proctolus honore notre château, et la salle désormais historique où nous nous trouvons portera à partir d’aujourd’hui le nom de son génial médius.

Proctolus : Bien réussir une brouette maltaise requiert de l’expérience, certes, mais exige surtout d’avoir une bonne perception tridimensionnelle de l’espace, la même vision que celle des bâtisseurs égyptiens qui en établirent les principes. D’ailleurs je ne doute pas qu’un jour quelque savant ne reproduise à nouveau son montage dans un système d’ingéniérie…

Le récitant : Le docteur Proctolus fut là un visionnaire. Comme preuve, citons cet extrait d’une lettre que Gaspard Monge adressa à François Arago en 1827 :

      « […] car il faut que vous sachiez, mon cher Arago, quel fut l’apport de la brouette maltaise au développement des sciences et plus généralement au rayonnement de l’esprit français à la fin du siècle des Lumières. Le montage complet de la brouette maltaise, tel qu’il est décrit par Dagobert de La Butte aux Piles dans Le Grand Inquisiteur, m’a longtemps intrigué. Je crus d’abord un tel assemblage impossible sans que l’apport du premier élément ne fût une queue-d’aronde énorme et à vrai dire de dimension inhabituelle sous nos climats. Mais la pratique courante de la brouette maltaise par des gens de constitution normale m’obligea vite à rechercher ailleurs l’explication du mystère.
      « Pour mieux comprendre l’érection, la tenue stable puis la motorisation d’un tel arrangement, j’entrepris d’en étudier les liaisons mécaniques. Contrairement à Pascal que le sujet avait intrigué aussi, je supposai d’emblée que la rigidité de ces articulations n’était pas due à l’inertie rétro-passive des premier et quatrième éléments, mais que la clé s’en trouvait dans la dynamique unilatérale du sixième et dans l’action de pseudo-blocage que sa saillie finale aurait conféré au centre instantané de la rotation du bloc. En fait je pressentais que les interférences ainsi déphasées de chacun des pivots d’interface conduisaient à la minimisation observée de l’énergie potentielle globale et que des antagonismes complexes conjuguaient alors, dans une belle harmonie, le mouvement de jambette du second à l’échantignole du cinquième, offrant au biochet de l’heureux sixième les joies de l’arbalétrier avec sa contrefiche.
      « Afin de préciser ces intuitions, j’entrepris de les formuler en représentant la brouette par un jeu d’équations différentielles. Après être parvenu à regrouper celles-ci sous forme matricielle interactive, à ma stupéfaction je m’aperçus qu’elles ne comportaient qu’un seul mode gouvernable qui pouvait bien traduire le point sensible fortuitement découvert par le savant Proctolus. En somme, tout en expliquant peut-être la formidable cohésion de la brouette maltaise, j’avançais une raison plausible à sa dislocation. J’étais sur la bonne voie. Mon cher Arago, vous connaissez l’ivresse qui est alors celle de tout chercheur, je ne vous la décris pas.
      « Je soumis ce qui ne fut d’abord qu’une hypothèse, à vos aînés, mon cher ami, de l’Académie des Sciences. Tous rirent de moi et de la position que je prenais face à un problème réputé insoluble. Dès cet instant je ne cessai de chercher à mieux énoncer ma théorie. Mais toutes les aides que je sollicitai restèrent vaines. Lagrange lui-même, à la porte de qui je frappai, ne parvint pas à formuler les conditions aux dérivées partielles régissant la connexion des nœuds. Pour soutenir ma propre imagination, je dessinai alors, sur trois plans différents, des projections de la brouette avec des correspondances par lignes de rappel qui permettaient de représenter les ombres et surtout de tracer en pointillés les parties encastrées — cette figuration est à l’origine de mon invention de la géométrie descriptive. Une évidence théorique m’apparut à la lecture de ces épures, mais aussi la nécessité de procéder à sa vérification sur un site expérimental. Pour cela je proposai à six jeunes artilleurs et pontonniers du Génie de s’associer à ma recherche, car des rhumatismes précoces interdisaient que je m’y consacrasse moi-même de la façon complète que j’eusse souhaitée. Mettre leurs connaissances en mathématiques au service de la résolution d’un problème aussi fascinant (et désormais bien posé) était un sérieux challenge pour ces ambitieux officiers qui acquiescèrent spontanément à ma demande. Grâce à la conjonction de leurs aptitudes intellectuelles et de leur ardeur physique, mes recherches aboutirent enfin. Le 2 décembre 1791, sous la coupole du quai de Conti et devant l’assemblée des savants médusés — vous étiez trop jeune pour être là, cher ami —, mes assistants réalisèrent, aussi lentement qu’ils purent afin d’en bien décomposer les phases, une magistrale exécution de la brouette maltaise dont je commentai chaque point en précisant les lois physiques desquelles il procédait. Ce fut un triomphe. Quelques années plus tard, lorsque j’eus fondé l’École polytechnique autour du noyau de ces mêmes ingénieurs militaires devenus inséparables, un budget spécial me fut alloué pour achat massif d’huile d’olive ; car mon enseignement de la mécanique des structures, dès lors reconnu dans l’Europe entière, continuait de s’appuyer sur les travaux pratiques de la désormais fameuse brouette maltaise. Pédagogique et récréative, je ne doute pas que celle-ci ne demeure encore longtemps un des enseignements-phares de l’école. […] »

Le comte de La Butte aux Piles au Grand Inquisiteur : ... Je m’étonne que Votre Curiosité ne se soit pas encore livrée à la pratique de la brouette maltaise car les meilleurs esprits en ont toujours fait leur délice et ils le feront toujours (10). Voilà une  gymnastique physique et mentale qui plaira à Monseigneur, j’en suis sûr, comme elle plaisait déjà aux croisés qui, instruits de cette ludique coutume orientale, s’entrecroisaient ensuite en riant sous leurs tentes ou, les beaux jours venus, sur les plages de Palestine. Mais à ce propos dites-moi, Boniface-Hercule, est-il vrai que vous aussi vous riez quand on vous...

Le Grand Inquisiteur : Ha, ha ! je ris déjà. Au dessert ensuite, après votre brouette, je vous enseignerai quelques jeux de société tout en finesse dont les patriarches romains raffolent. Le Pape lui-même s’y fait entre deux messes.

Dame Pépine, qui opine : Et un peu plus tard, à l’heure des friandises et de la tisane, pour l’apothéose, je ferai venir saint Hilaire.


(10)  Mme de Sévigné (extraits d’une lettre à Mme de La Fayette, 1672) :

     " [...]   Je suis fourbue, ma bonne. C’est que je suis arrivée il y a deux jours seulement à Baderne-sur-Lauquet afin de lire sur place, à mon tour et dans son jus, le manuscrit dont vous-même et les meilleurs esprits de Versailles m’aviez dit la qualité. Après un accident de voiture à quelques lieues du village, j’ai dû terminer le trajet à pied. Il pleuvait, la route était la plus boueuse du monde, mais la hâte de lire qui me pressait me détourna de toute toilette immédiate, et c’est donc crottée jusqu’au cul que je me suis immédiatement rendue à la bibliothèque municipale pour accéder au monument littéraire qui a fait la gloire de ce lieu. Ah ! quel choc ! Désormais je ne paraîtrai plus auprès de vous comme l’ignorante que j’étais et dont vous aviez raison de vous moquer ; à cette lecture, je suis devenue une autre et je connais mieux les hommes désormais. Bossuet, qui faisait grand tapage l’an passé de son propre pèlerinage, était vraiment le plus éclairé de nos évêques quand il m’assurait que la découverte que je ferais à Baderne-sur-Lauquet me rembourserait cent fois de la fatigue d’y être allée. On dit même qu’il tente actuellement de convaincre le roi de faire le déplacement avec quelques membres raffinés de sa cour, mais oui ! Baderne-sur-Lauquet est un village charmant, vous le disiez justement, et qui grouille de vie depuis que le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle a été détourné par là. Les pèlerins affluent de partout et certains, définitivement en grâce, n’éprouvent pas le besoin d’aller plus loin ; éblouis, ils s’attardent un peu puis rebroussent chemin, tout pleins de connaissance. [...]

      J’ai lu attentivement le beau passage qui vous a tant marquée, cette drôle et savante brouette à laquelle les hommes s’attellent ici avec zèle pour y rechercher l’analogie universelle que Dagobert de La Butte aux Piles a si bien décrite et qui semble lui avoir été dictée par les mânes des Pharaons eux-mêmes. Mais quel dommage que notre sexe, à nous les femmes, nous interdise de telles approches mystiques et leur félicité ! Il faudra bien que nous imaginions un jour une brouette équivalente qui s’accommode de notre nature. J’ai déjà mon idée là-dessus [Voir ci-dessous l’image conçue par Mme de Sévigné, note du traducteur]. Certes on trouve des femmes dans certaines brouettes masculines, mais je me refuse, moi, à injurier ma féminité avec cet attribut artificiel qu’elles attachent à leur corps pour paraître ainsi que sont faits les hommes. [...]

Brouette féminine sommaire à quatre éléments.
Peinture de François Boucher d’après une idée de
Mme de Sévigné (musée de Baderne-sur-Lauquet).

    Le chevalier de Tonquédec, qui m’a rejointe ici et qui pourtant ne verse pas dans la métaphysique, me délaisse le soir pour pratiquer ces exercices avec des prosélytes de toutes origines qu’il rencontre par hasard. Le chevalier affirme que les Écossais sont de grands amateurs de pure Malte et que les Grecs demeurent fidèles à leurs pratiques coutumières ; mais hier, m’a-t-il confié, il s’est fait embrocher par un nègre d’Afrique aussi noir que du café ! Quant à moi, ne pouvant guère le suivre dans ces collèges œcuméniques, c’est en observant la gymnastique de sa troupe (après ma troisième lecture du Grand Inquisiteur) que j’ai enfin trouvé le message caché dont vous soupçonniez la présence dans le passage souligné qui vous a tant intriguée ; voici ma solution : "Elle est de volume géant, la quéquette du cosmique troupier". Qu’en pensez-vous ? [...]

       Mais soyons sans crainte, Marie-Madeleine, car Tonquédec ne reviendra pas de Baderne-sur-Lauquet avec les mœurs d’un pédéraste. Regardons La Rochefoucauld et le duc de Luynes ; malgré le séjour qu’ils firent ici voilà quelques années, ne sont-ils pas restés les plus attentionnés de nos amants ? [...]

       La princesse de Tarente m’aurait volontiers accompagnée à Baderne-sur-Lauquet ; mais pour rien au monde, s’est-elle excusée, elle ne renoncerait aux habitudes qu’elle a prises avec ses fermiers durant la période des foins. Elle est très curieuse des choses de l’amour, vous le savez, et je ne doute pas qu’à mon retour elle ne s’invite chez moi afin que je lui dise les agréments, intellectuels et autres, que la brouette maltaise offre aux hommes. Beaucoup de ceux-ci, dans la meilleure société de Rennes et de Vitré, paient déjà cher pour apprendre dans son lit (ou dans les champs pour les figures de groupe) ce que cette femme très peuple enseigne gratuitement à ses gens. [...]

       Voilà aussi qui fera vite revenir en Bretagne mon cousin Emmanuel de Coulanges (le chansonnier) dont le corps aussi solide que l’esprit constituera la base d’une belle brouette maltaise. Je suis certaine que mon oncle, le bien bon abbé de Livry, toujours gourmand de pensées nouvelles, se proposera comme deuxième élément alors que la taille du cher petit Luynes (que l’on sait désormais être cosmique) le désigne comme un évident troisième (11). Bussy-Rabutin : qu’il fasse le quatrième, mais sans sa mauvaise humeur habituelle, et à poil ! Si la goutte de La Rochefoucauld gêne ses mouvements ou contrarie sa vigueur, mon jardinier Pilois, toujours boute-en-train et droit comme un sillon, le remplacera en cinquième position ; et notre Tonquédec, bien sûr, parfait sixième, initié au secret de la chose, orchestrera l’ensemble. Pour l’huile, j’ai déjà écrit à ma fille dont le mari vient d’être nommé lieutenant général en Provence, comme vous le savez ; de là-bas elle m’enverra plusieurs barils des meilleures olives de la dernière récolte que mon cuisinier Soubigou pressera lui-même à froid. L’huile sera parfaitement veloutée car je ne veux pas entendre ici de vulgaires " Houhouhou-haiiitch ! " Ah ! oui, l’hiver prochain sera gai aux Rochers ! Venez donc, Madame, le spectacle ne sera que pour vous et moi : que ne ferais-je pour vous plaire et vous distraire ! Si vous ne venez pas, je serais bien fâchée que l'on pût douter qu’en vous aimant comme je fais vous ne fussiez point pour moi comme vous êtes, car je sens mille fois plus l'amitié que j’ai pour vous que vous ne sentez celle que vous avez pour moi. C’est l’ordre, je ne m’en plains pas, mais je vous demande seulement de croire encore à la vérité de notre liaison, comme avant, et de m’aimer toujours. [...] "  

(11) "C'est ma place. C'est pour moi que les Français ont voté. Le petit Luynes : viré." (Nicolas Sarkozy)