MÉCHANCETÉ


          Aux vacances de Pâques 2004, notre fille Émilie, enceinte de six mois, était avec nous à Carantec et, ce jour-là, nous attendions tous l’arrivée de notre cher gendre dans l’impatience qu’on imagine. Le filet de bœuf qu’il aime particulièrement avait été prévu pour le dîner, accompagné de la sauce béarnaise qu’Odile prépare si bien et dont la senteur vinaigrée embaumait déjà toute la maison ; mon meilleur vin était débouché, et la soirée s’annonçait comme une soirée de fête. Émilie, heureuse d’attendre son mari et ses caresses et ses baisers, n’était que joie ; Odile et moi nous riions en observant le bonheur de son attente et nous le partagions avec délice.

          À l’arrivée de la voiture, Odile et moi nous nous sommes écartés pour laisser les amoureux se rencontrer seuls et vivre ces trop rares et merveilleux instants qui ponctuent une vie. J’eus le tort de vouloir les regarder par la fenêtre, terrible indiscrétion ! Alors qu’Émilie s’approchait de son mari pour l’embrasser, je l’ai vu écarter sa femme d’un geste brutal, sans même la regarder et sans lui donner un seul atome de l’affection qu’elle avait attendue toute la journée. Dans la tristesse et l’incompréhension de ma si chère fille, j’ai entrevu alors la détresse qui serait la sienne un jour. Pour cette injure faite à Émilie et à toute notre famille, l’affection que j’éprouvais pour mon gendre s’est altérée soudain. Ce garçon, qui était entré chez nous comme une bénédiction après le malheur qui nous avait si cruellement marqués, était, je le savais dès lors, un être maléfique. Je n’ai pas dormi durant plusieurs nuits, cachant à Odile ce que j’avais vu, et gardant pour moi seul la certitude que j’avais devinée pour la suite et à laquelle je m’efforçais de ne pas croire. Hélas ! Je savais déjà qu’un jour je haïrais cet homme-là autant que je l’avais aimé. Mon comportement pour lui est néanmoins resté amical, bien sûr, mais j’ai pu observer ensuite beaucoup d’attitudes identiques à celle qui m’avait terrifié ce soir-là ; puis j’ai vu croître sa distance de nous, en même temps que naître son indifférence et son mépris d’Émilie ; et j’ai vu celle-ci cacher sa peine, s’efforçant de ne pas voir ni comprendre la métamorphose de son mari en un être méchant, et continuant avec constance ses efforts amoureux.

          Le rappel de cette cruauté me fait souffrir actuellement autant que celui de la barbarie chirurgicale par laquelle notre Clémence perdit jadis son bras. Au lendemain de son amputation, celle-ci, du fond de sa détresse, nous avait dit en pleurant : « Qu’est-ce que je vais devenir ? ». Dix-huit ans plus tard, dans les mêmes larmes et la même incompréhension, Émilie nous a posé la même question dans les mêmes termes exactement. Quelle faute effroyable avons-nous donc commise pour que le Ciel nous punisse ainsi à nouveau ? Pourquoi le Diable est-il venu chez nous par deux fois pour détruire nos enfants ?

(juin 2008)